Portrait
Essoulami Rahal
A 71 ans, Essoulami Rahal, traiteur de renommée internationale, a quitté
ce monde après avoir bâti un empire à la force du poignet.
Retour sur un parcours qui l’a mené de la misère à
la réussite.

«Mon père disait qu’il avait mené trois guerres. L’une
contre la misère, la seconde contre l’échec et la troisième
contre la maladie». Karim, son fils aîné, ne cache pas son
émotion au lendemain de la disparition, à l’âge de 71
ans, de Essoulami Rahal, figure emblématique de la gastronomie marocaine
et symbole d’un parcours exemplaire. Et s’il est vrai que la maladie
a eu raison de cet homme exceptionnel, les autres combats menés par Maître
Rahal témoignent de la volonté de cet orphelin de père, dont
l’ancienne médina de Casablanca était le royaume. C’est
là que le garçon, âgé alors d’une dizaine d’années,
posa les jalons d’une carrière qui allait le mener au sommet. «C’est
ici que mon père s’initia au commerce en poussant devant lui une
charrette de pépites et de bonbons, avant de pouvoir louer une échoppe
minuscule, où il préparait des gâteaux qu’il faisait
cuire dans un four aimablement prêté par le boulanger voisin. Il
les vendait dans sa boutique ou à l’entracte, au cinéma du
quartier. Puis il déambulait dans les dédales de l’ancienne
médina pour écouler ce qu’il lui restait». Par la suite,
c’est la Foire internationale de Casablanca qui accueillera Essoulami Rahal
et sa famille puisque, poursuit Karim, «nous vivions sur les lieux mêmes
de son activité». Quelque temps après le retour d’exil
de Mohammed V, la Foire étant devenue propriété de l’Etat,
on lui fut demanda, s’il voulait conserver son logement de fonction, de
travailler exclusivement pour ce même Etat. «Ce qu’il refusa
alors, témoignent ses enfants, car il était un homme trop actif
pour vivre d’un seul salaire.» C’est là que sa carrière
prend un tournant décisif et que la légende Rahal prend corps. Sa
réputation grandit dans Casablanca où les familles s’arrachent
ses gâteaux. Remarqué par le Palais, il en devient le traiteur attitré,
devenant peu à peu un ambassadeur de la gastronomie marocaine. La suite
est connue. Restauration des collectivités, des aéroports, ouverture
de restaurants, de pâtisseries, tout réussit à cet homme simple,
père de sept enfants qui ne tardent pas à mettre la main à
la pâte. «Lui qui n’avait que peu fréquenté l’école,
fut une école pour nous. Il ne faisait rien sans nous consulter. Un jour,
se souvient Karim, il perdit 5 000 dirhams. Il s’est présenté
devant nous pour s’en excuser. Comme nous lui faisions remarquer que cet
argent était le sien, il répondit : vous vous trompez mes enfants.
Cet argent appartient à tous.»
Le sens du travail et l’amour de son pays ont, certes, guidé les
pas de Essoulami Rahal vers les sommets. Mais c’est aussi la conscience
claire d’avoir vécu la misère et de ne l’avoir jamais
oublié qui fit la réputation de cet homme. Le jour de sa mort, ce
sont tous ses amis de l’ancienne médina qui sont venus lui rendre
hommage et témoigner de leur sympathie à sa famille. Vous avez perdu
votre père, disaient-ils à ses enfants, mais nous avons aussi perdu
le nôtre. De simples anonymes, des gens qu’ils ne connaissaient pas,
ont exprimé leur douleur. «Nous avons compris que c’était
parce qu’il était avant tout un homme de bien». C’est
peut-être cela qui le caractérise le mieux, ainsi que sa force de
travail : il disait, lorsqu’on lui suggérait de prendre du repos,
que pour lui, les vraies vacances, c’était d’exercer son métier.
Et c’est un fait : «le véritable capital que nous a laissé
notre père, c’est avant tout l’excellente réputation
de notre maison».
Les derniers jours de sa vie, et alors que la maladie le rongeait peu à
peu, Essoulami Rahal a gardé sa vigueur. «Lorsque la douleur lui
fut si insupportable que, sur son lit d’hôpital, on se proposait de
lui lier mains et pieds pour lui éviter des mouvements, il répondit
que jamais on ne pourrait l’asservir ainsi». «J’ai toujours
vécu en homme libre, je partirai en homme libre» disait-il.
Après les guerres contre la misère et l’échec, c’est
peut-être ainsi que Essoulami Rahal a remporté celle contre la maladie
gerard lanux
www.lavieeco.com
2003-06-12
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