Politique
Polémique entre musulmans
Le Président français a tranché : voile, kippa et grande
croix seront proscrits à l’école publique.
Les associations de musulmans brandissent le spectre d’une montée
en puissance du radicalisme.
Les mouvements «laïcs» remettent en cause la représentativité
du Conseil du culte musulman.
Tout le monde s’est exprimé à propos du port du voile à
l’école : des féministes aux islamistes, des associations
laïques aux altermondialistes, des instances religieuses aux syndicats d’enseignants.
Seule la France des «sans religion» (désormais un peu plus
de la moitié de la population), s’est difficilement faite entendre.
Le rapport de la commission Stasi sur la laïcité, plébiscité
dans les sondages par 72% d’opinions favorables, puis le 17 décembre,
le discours-arbitrage du Président de la République, ont encore
suscité une avalanche de réactions. Les plus critiques émanaient
des instances musulmanes.
«Un débat délirant», «une loi catastrophe»,
«une approche sécuritaire». Les mots du recteur et imam de
la mosquée de Bordeaux, Tareq Oubrou, sont sans ambiguïté.
«Nous sommes dans les prémisses du totalitarisme !». Pourtant,
cet imam refuse de faire l’apologie du voile, qui demeure pour lui «une
prescription mineure de l’Islam».
La question fait d’ailleurs l’objet d’un débat parallèle
houleux entre théologiens et historiens des religions. Le discours de Chirac
relève, pour lui, d’une «conception crispée de la laïcité,
qui stigmatise».
L’imam rappelle le poids des musulmans. «Il y a en France de plus
en plus de convertis à l’islam, de plus en plus de femmes voilées...
8 millions de musulmans aujourd’hui !» Un nombre de musulmans brandi,
tour à tour, comme un étendard ou un épouvantail... et une
autre polémique qui se greffe sur le débat !(*).
Le Conseil du culte musulman dénonce l’exclusion
«Le Président de la République est en train de former une
nouvelle laïcité d’exclusion poussant au repli communautaire»,
renchérit Thami Breze, président de l’Union des organisations
islamiques de France (UOIF), une des principales composantes du nouveau Conseil
français du culte musulman (CFCM). Derrière la volonté affichée
«d’accompagner la loi», subsiste le désir de la vider
de sa substance : «Nous allons proposer un petit foulard comme signe acceptable».
Le mot «ostensible» fera sans doute encore couler beaucoup d’encre
les mois à venir... Et, interrogé sur les échos plutôt
positifs de la loi sur la laïcité dans la presse marocaine : «Je
ne sais pas, je ne lis que Attajdid !».
En l’absence du président du CFCM, Dalil Boubakeur, parti en vacances,
sans doute épuisé par ces débats interminables, c’est
Mohamed Bechari que nous avons sollicité. Il est vice-président
du CFCM et président de la Fédération nationale des musulmans
de France (FNMF). Pas de résignation non plus de ce côté-là
: «Le Président parle de voile, nous allons proposer une solution
médiane : le bandana !».
Mohamed Bechari, qui rappelle le climat peu favorable au débat de l’après
11 septembre, brandit aussi le spectre de l’Islam radical : «Avec
cette loi, nous allons vers la radicalisation du discours religieux et anti-français,
la multiplication des écoles confessionnelles musulmanes». Regret
ou espoir ? Et ne lui parlez pas des associations de musulmans laïcs ! :
«De quoi se mêlent-ils ?». Pour lui, il s’agit d’«une
mode» avec laquelle «il faut en finir ! Nous sommes légitimes,
et avons été élus. Qu’ils organisent des élections
!».
«Mais de quelle légitimité parlent-ils ? De ces 4 000 délégués
choisis par les mosquées?». Pour Rachid Kaci, membre du Mouvement
des musulmans laïcs de France, également secrétaire général
de Droite libérale (courant de l’UMP, foncièrement anti-communautariste)
: «Le CFCM n’a pas plus de légitimité à représenter
les musulmans que nous».
«Pour cette représentativité de l’Islam de France, on
a fait appel à des structures liées à des pays étrangers
(Algérie, Arabie Saoudite, Maroc) et à des politiques plus qu’à
des théologiens en sur-représentant la mouvance des Frères
musulmans. J’ai un trop grand respect pour l’Islam pour accepter de
le voir accaparé et représenté ainsi !».
Les Maghrébins laïcs commencent à peine à se mobiliser.
La crainte chez eux a, en effet, longtemps subsisté de voir l’affirmation
de la laïcité entendue comme une attaque de la pratique religieuse.
Kebir Jbil, président du Mouvement des Maghrébins laïques de
France, s’est félicité de voir les principes de la laïcité
réaffirmés, mais pour lui «cette loi est encore insuffisante».
Après l’attentisme, l’engagement pour la laïcité
Ainsi, le Mouvement propose que le Code du travail stipule la possibilité
pour une entreprise de choisir la laïcité. «Nous attendons aussi
une réforme de l’Islam et une prise de position claire du CFCM sur
les questions de la polygamie, de la lapidation, de la peine de mort, de l’apostasie...
Chaque musulman doit en effet être libre de changer de religion s’il
le souhaite. Les associations dans le Maghreb avec lesquelles nous sommes en contact
attendent beaucoup de nous, de la France, pour offrir l’image d’un
Islam moderne. La laïcité est une chance pour l’Islam»,
conclut Kebir Jbil.
L’idée est partagée par Fadela Amara, présidente de
l’association «Ni putes ni soumises» et musulmane pratiquante
: «Partout au Maghreb, on sent les prémisses d’un Islam entrant
dans la modernité et épousant l’émancipation des femmes.
La position de S.M. Mohammed VI est à cet égard importante et clairvoyante».
Ces dernières années, sous couvert de reconnaissance, on a enfermé
les personnes dans des identités. Une erreur que la France paye cher aujourd’hui.
Quelle que soit la nécessité de la loi, elle reste un aveu d’échec
des politiques successives d’intégration. Le voile ne deviendrait-il
pas un symbole identitaire pour une partie de la jeunesse ? En France comme au
Maroc, l’islamisme est bien un produit de substitution des politiques sociales
défaillantes.
(*) Selon la démographe Michèle Tribalat, qui s’apprête
à publier prochainement une étude retentissante sur le sujet, le
nombre de «musulmans possibles», par filiation, serait de 3,7 millions.
Jacques Chirac souhaite une loi sur la laïcité
Une loi interdira le port de signes «ostensibles» religieux. Seuls
les «signes discrets» resteront possibles. En revanche, le Président
français n’a pas retenu la proposition du rapport Stasi prévoyant
des jours fériés pour la journée de l’Aïd el Kébir
et de Kippour. Réaffirmation également de la laïcité
du service public : «A l’hôpital, rien ne saurait justifier
qu’un patient refuse, par principe, de se faire soigner par un médecin
de l’autre sexe». Un code de la laïcité devrait être
remis à tous les agents publics dès leur entrée en fonction.
Jacques Chirac a insisté enfin sur la question de l’égalité
entre hommes et femmes : «Le degré de civilisation d’une société
se mesure d’abord à la place qu’y occupent les femmes.»
Yann BARTE paris
www.lavieeco.com
2004-01-02
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