Politique

La famille, le plus grand parti du Maroc

Ministres, chefs de partis, hommes influents... le jeu des alliances familiales favorise le maintien d’une poignée de familles dans les sphères du pouvoir.
Les allégeances politiques des uns et des autres peuvent diverger sans affecter la marche de l’ascenseur social.

La famille, le plus grand parti du Maroc

Peut-on réunir les acteurs du champ politique marocain autour d’un «couscous familial» ? De prime abord, la question peut paraître dénuée de tout intérêt sinon totalement saugrenue. Cependant, une telle interrogation s’inspire d’une simple constatation faite par Ali Behaddou, auteur d’un livre intitulé Maroc : les élites du Royaume, dans lequel il révèle que «sur 339 hommes de pouvoir âgés de 30 à 70 ans et représentant 50 familles les plus riches du Maroc, 17 % sont mariés avec leurs cousines parallèles. 69 % d’entre eux ont contracté un mariage communautaire, une forme déguisée de l’endogamie parentale.» Mais comment pourrait-on étayer ces chiffres et à quoi correspondent-ils exactement ? En donnant de simples exemples.
Si on prend le plus vieux parti du Maroc (à tout seigneur tout honneur), on mesure la perspicacité des chiffres cités par Ali Benhaddou. Ainsi, le secrétaire général actuel de l’Istiqlal, Abbès El Fassi, n’est autre que le cousin et gendre de Si Allal El Fassi, fondateur et président du parti. Un Abbès El Fassi dont la fille est mariée à Nizar Baraka, jeune espoir et étoile montante du même parti. Le neveu de Abbès El Fassi, Mounir Chraïbi, est, lui, à la tête de la CNSS. Les El Fassi sont également des cousins de Taïeb Fassi Fihri, ministre délégué aux Affaires étrangères et à la Coopération et frère de Ali Fassi Fihri, directeur général de l’ONEP. Ce dernier est le mari de Yasmina Badou, actuelle secrétaire d’Etat, fille de feu Mohamed Badou qui était membre du comité exécutif du parti. Invraisemblable ? Non, ceci n’a rien d’étonnant si l’on sait que les El Fassi émergèrent (politiquement parlant) au XVIIe siècle et faisaient partie de cette aristocratie à base familiale qui constituait l’élite intellectuelle et savante dont la monarchie avait besoin. Ce fut le cas également d’autres familles comme les Bensouda au XVIIIe siècle, les Guennoun et les Mernissi au XIXe siècle. La lignée a démontré qu’elle pouvait transcender les siècles et les aléas de la politique.

Déjà au XVIIe siècle, des familles constituaient un réservoir pour l’élite
Mais cette particularité n’est pas le propre du parti de l’Istiqlal. Après l’Indépendance, on a assisté à l’irrésistible montée des familles Basri/Haddaoui/Slimani. À l’origine de la bonne fortune de ces familles, feu Mohamed El Haddaoui, directeur de cabinet de Mohamed Oufkir et ex-directeur de la justice militaire. Cet originaire de la région de Casablanca a marié sa nièce, Fatiha Slimani, à un jeune commissaire de police qui deviendra le tout puissant Driss Basri. Le frère de Fatiha, Abdelmoughit Slimani, sera propulsé à son tour président de la communauté urbaine de Casablanca. «La famille» n’oubliera pas les trois frères Haddaoui, Khalil, Rafik et Rachid, qui seront respectivement ambassadeur à Londres, ministre et directeur général de la CNCA. Une famille qui avancera soudée jusqu’au limogeage de son parrain, Driss Basri, il y a cinq ans.

Les alliances familiales sont des investissements multiples... à long terme
D’autres familles se sont essayées, elles aussi, aux jeux des alliances matrimoniales. La famille Khatib, originaire du Rif, s’est rapprochée de la cour grâce à la mère d’Abdelkrim Khatib, une fille Guebbas, qui a grandi au palais. Les Khatib s’allieront, par le mariage, à la famille Boucetta mais également à la famille Basri. Le doyen des Khatib, Abdelkrim (ex-secrétaire général du PJD), est l’oncle maternel du général Hosni Benslimane, qui est à son tour l’oncle maternel de Moulay Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS. «Le fait que les membres de la même famille soient ventilés entre plusieurs partis, qui de droite, qui de gauche, démontre que la famille n’a plus la même emprise sur l’individu puisqu’elle ne l’oblige pas à adopter une voie politique déterminée», retient de tout cela Hassan Kronfoul, professeur de Sciences politiques à la faculté de droit d’El Jadida. Un gage, selon lui, de la modernité politique d’un pays. Avis que ne semble pas partager Ali Benhaddou, pour qui les alliances familiales sont toujours «des investissements multiples et à long terme... Les tribus, devenues des coalitions d’intérêt, se comportent en factions politiques ou économiques.»
La famille reste une survivance de pratiques politiques qui datent des siècles derniers lorsque le makhzen recrutait des compétences dans les familles lettrées et dévouées à sa cause. Celles-ci perpétuaient, à travers leur généalogie, leur pouvoir et, de ce fait, leur puissance. Elles sont au service du makhzen et s’identifient à lui. «Ces familles confondent l’histoire généalogique de leurs familles avec celle du pays. Elles s’identifient à l’histoire et au pouvoir. Elles s’assimilent à l’Etat en projetant sur leurs personnes sa dignité et son autorité», explique Ali Benhaddou.
Cela était compréhensible, il y a quelques siècles et même au début de l’Indépendance, insiste Hassan Kronfoul, parce que «la monarchie n’avait pas de structure politique forte sur laquelle elle pouvait s’appuyer. C’est pourquoi elle cherchait des personnes dont l’allégeance ne lui ferait pas défaut, d’où la primauté des relations de famille.»
Pourquoi alors a-t-on l’impression, aujourd’hui encore, que certaines nominations sont plus le fait d’un lobbying familial que de l’appartenance partisane ? Est-ce une tare de nos partis que de ne pas permettre aux compétences isolées de briguer des postes de responsabilité ? Ainsi, sans rien diminuer de leurs qualités intrinsèques, faut-il rappeler que Rachid Filali, ex-ministre des Privatisations, était le fils de Hachmi Filali, fondateur historique de l’Istiqlal, que Adil Douiri, ministre du Tourisme est le fils de Mhamed Douiri et le petit-fils d’Ahmed Balafrej, ex-premier ministre du Maroc. De même, on peut se demander si un Ahmed Khalil Boucetta, un Abdessamad Kayouh, un Zakaria Semlali, une Bouchra El Khyari ou un Abdessamad Archane auraient accédé à la députation, les mains sur le guidon, s’ils n’avaient pu se prévaloir d’un solide pedigree? Une telle profusion de noms est-elle saine pour la démocratie ?
«Croire qu’il existe une multitude de voies d’accès au pouvoir, une diversité de recrutement social des élites, est une pure illusion. Si on regarde ceux qui administrent les grandes affaires du pays, on verra que tout se réduit à une minorité de familles agissantes», conclut Ali Benhaddou.

Ismaïl Alaoui est le neveu de Hosni Benslimane, qui est lui même le neveu d’Abdelkrim Khatib. Le gendre de Allal El Fassi n’est autre que Abbès El Fassi, dont Mounir Chraïbi, le neveu, est à la tête de la CNSS. Adil Douiri est le petit-fils d’Ahmed Balafrej...

Paysage politique ou gigantesque arbre généalogique ?

Karim Douichi
www.lavieeco.com

2005-02-18

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