Politique
De l'école à l'université : les dégâts de l'intégrisme
On a donné libre champ aux idéologies obscurantistes qui ont agi
en toute impunité dans le secteur de l’enseignement.
Exploitation de l’espace éducatif, détournement des salles
de prières de leur fonction, voile, barbe et kamis à l’école...
on se croirait à Kandahar.

«La voie a été laissée libre aux idéologies
réactionnaires et fascistes de tout poil, agissant impunément dans
le domaine de l’enseignement. La philosophie a été écartée
de fait des programmes éducatifs. De même, des individus se sont
introduits dans le système éducatif pour inculquer aux jeunes des
préceptes contraires à nos valeurs civilisationnelles de tolérance».
Cet extrait d’une déclaration du bureau politique du PPS relative
aux leçons à tirer des attentats de Casablanca illustre bien l’entreprise
d’auto-questionnement actuellement menée par tous, pour comprendre
ce qui a rendu possible le drame du 16 mai.
Mieux encore, l’une des causes profondes de l’enracinement de l’obscurantisme
est résumée en une formule saisissante et provocatrice à
souhait, dans un souci pédagogique, par un intellectuel amazigh, Ahmed
Assid : «La racine du mal vient du fait que nous avons intégré
l’islam, sans l’avoir modernisé auparavant, dans le système
éducatif national».
La source du problème est identifiée : le système éducatif
national, de l’école coranique à l’université,
a été massivement investi depuis le milieu des années quatre-vingt
par l’intégrisme. De plus, et depuis bien longtemps, les programmes
et les manuels scolaires sont truffés de références archaïques
invoquant une vision idéalisée de l’islam, présenté
comme la solution à tous nos problèmes.
Ne pas faire de l’école un bouc émissaire
À ce niveau, affirme Jamal Hachem, professeur de philosophie et syndicaliste
: «les manuels scolaires inculquent aux élèves une pensée
absolutiste et les programmes affirment péremptoirement que l’islam
est meilleur que le capitalisme ou le socialisme. Ce qui est la simple traduction
du fameux slogan islamiste : la solution c’est l’Islam (Al Islam houa
al Hal)». L’aberration ici réside dans le fait que la comparaison
est menée entre une religion (l’islam), une philosophie politique
(le socialisme) et un système d’organisation des rapports sociaux
de production (le capitalisme) !
Beaucoup de choses ont été dites à ce propos. Souvent à
tort, s’indigne Abderrahmane Rami, directeur des Curricula au ministère
de l’Education nationale : «Les événements dramatiques
du 16 mai ne doivent pas servir de prétexte pour faire de l’école
un bouc émissaire. Ce serait aller dans le sens de la simplification de
l’analyse». Il estime que des efforts réels ont été
faits depuis l’adoption de la Charte nationale d’éducation-formation
en octobre 2000.
Ainsi, la révision des programmes va dans le sens de la formation d’un
profil de citoyen ouvert sur les droits de l’Homme et le développement
du sens de l’initiative et des responsabilités. «Nous avons
créé un cours portant sur la citoyenneté qui sera dispensé
à partir de la quatrième année du primaire. Il concerne le
comportement citoyen, l’apprentissage des libertés et le dialogue
entre les religions et les civilisations... Pour ce qui est de la philosophie,
qui était enseignée à partir de la deuxième année
du lycée, elle le sera désormais à partir de la première
année».
Et pour prévenir les dérapages, depuis longtemps dénoncés,
M. Rami insiste : «les nouveaux manuels scolaires sont élaborés
pour la première fois dans l’histoire de l’Education nationale
sur la base de cahiers des charges très précis».
Mais pour que cette nouvelle approche puisse produire ses effets, il faudra attendre
au moins une génération. Une œuvre de longue haleine est donc
nécessaire pour parvenir à un changement des mentalités et
à l’enracinement de nouvelles valeurs en phase avec notre temps.
Auparavant, des décisions sont nécessaires et des actions urgentes
peuvent être menées afin d’arrêter les dérives
constatées à tous les étages du système éducatif
national. Prenons trois exemples pour illustrer ce propos :
Des «semaines de propagande» en guise de semaines culturelles
Premièrement, depuis la fin des années 1980, l’espace éducatif
des écoles, collèges et lycées a été exploité
de manière éhontée par des enseignants adeptes de l’intégrisme
pour propager leurs idées extrémistes et obscurantistes. De cette
époque date une floraison de foires du livre et de semaines culturelles.
«On peut aisément imaginer le genre de livres qui étaient
exposés grâce à l’aide logistique gracieuse de certaines
librairies spécialisées dans le livre religieux», s’indigne
Jamal Hachem. Il était dans ces conditions plus approprié de parler
«de semaines de propagande intégriste. Tout cela au vu et au su de
tous, puisque ces semaines recevaient systématiquement une visite du délégué
provincial de l’Education nationale !».
Deuxièmement, c’est à partir de la fin des années 1980
que des salles de prière ont été ouvertes dans les établissements
scolaires. Or, en lieu et place de prière, elles furent transformées
en espaces de rencontres et de ralliement des élèves et enseignants
intégristes. «On est même arrivé au point de les utiliser
pour les journaux muraux de cette mouvance», rappelle M. Hachem, convaincu
que ces salles, ayant été détournées de leur mission
première, devraient être fermées si on ne peut pas en contrôler
efficacement l’usage. Autrement, elles continueront à servir de mosquées
quasi privées pour les intégristes au sein même des établissements
scolaires.
Troisièmement, notre interlocuteur dénonce vigoureusement «le
laxisme du ministère de l’Education nationale durant toutes les années
1990». Dans la notation de l’enseignant par l’inspecteur, explique-t-il,
entrait en ligne de compte la manière dont s’habillait l’enseignant.
Pendant ces années-là, et aujourd’hui encore, «on rencontrait
facilement, dans les écoles, des enseignants habillés à l’afghane,
des élèves qui faisaient de même et se laissaient pousser
la barbe et des jeunes filles portant un voile qui leur donnait une allure de
tentes mobiles... on se croirait à Kandahar (Afghanistan) et non pas en
pleine capitale économique du Maroc».
Université : des études islamiques mais pas de philo
Évidemment, malheur à celui qui faisait la moindre remarque aux
uns et aux autres, car il risquait d’être catalogué comme ennemi
de l’islam. En fin de compte, les enseignants intégristes ont servi
de cheval de Troie à la propagande islamiste dans l’école
marocaine. «Le moment est venu de revenir à la normale. Aujourd’hui,
il existe une opportunité historique de renverser la vapeur», conclut
Jamal Hachem. Voilà trois chantiers où l’action peut être
immédiate. Il suffit d’appliquer la loi, d’être armé
de bon sens et d’avoir la volonté politique de libérer notre
école de l’emprise diffuse de l’intégrisme.
À l’université, les choses ont dégénéré
depuis une vingtaine d’années et de manière inquiétante
depuis le début des années 1990.
Tous les acteurs l’affirment avec force : les pouvoirs publics ont joué
avec le feu. Ils se sont essayés, avec des résultats désastreux,
au jeu des apprentis sorciers. Inquiets de la domination sans partage de l’Université
par la gauche et l’extrême gauche, pendant les années 70 et
80, les autorités ont cherché à rééquilibrer
les forces politiques en présence en encourageant discrètement les
islamistes à prendre pied dans les facultés et à s’y
implanter solidement.
Décision fut donc prise de fermer la filière de philosophie et de
sociologie dans les facultés de lettres du Royaume. Une mesure censée
assécher les sources de l’hégémonie culturelle et intellectuelle
de la gauche. Mais on ne s’est pas arrêté en si bon chemin
: une filière d’études islamiques fut créée
dans les quatorze facultés de lettres du pays ! Résultat : la plupart
des cadres actuels des différentes composantes de l’islamisme politique
marocain ont été formés, aux frais de l’Etat, par ces
filières. Une étude rapide de leurs C.V. peut en attester.
Ces nouvelles filières sont venues s’ajouter aux institutions classiques
de formation du corps des ouléma et des imams : Dar al Hadith al Hassania,
Jamaê al Quarawiyine, les deux Facultés de Charia (à Fès
et Agadir) et la Faculté de Oussoul Eddine de Tétouan, sans parler
des centaines de lauréats de l’enseignement originel qui ont pour
rôle de former des imams de mosquées, des prédicateurs et
autres muezzins.
Les intégristes ne dominent plus qu’un champ de ruines
Aujourd’hui, les grandes universités du pays, et particulièrement
celles de Casablanca et de Rabat, sont sous la domination politique de Al Adl
wa Lihsane et dans une moindre mesure du PJD. Mais que dominent-ils ? Tous les
responsables des organisations de jeunesse des partis de gauche l’affirment
avec force : les islamistes sont certes majoritaires, mais seulement au sein de
la toute petite minorité des étudiants politisés. Saïd
El Fekkak, secrétaire général de la Jeunesse socialiste (PPS)
va jusqu’à avancer un chiffre : les étudiants politisés
ne dépassent pas les 5% des 308 000 étudiants que l’université
marocaine comptait en 2001.
Soufiane Khaïrate, secrétaire général de la Jeunesse
ittihadia (USFP) le confirme: «Cela signifie que nous sommes devant un phénomène
de quasi-dépolitisation du corps estudiantin ! Il y a 20 ans, l’Université
était indéniablement un lieu d’hégémonie culturelle
et de lutte idéologique entre différents courants politiques. En
ce temps-là, les étudiants s’intéressaient à
la politique et l’intérêt pour la chose publique était
réel. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. De ce fait, les intégristes
ne dominent qu’un champ de ruines».
Le chantier est immense. Mais le défi peut être relevé si
l’Etat et toutes les forces de progrès agissent en commun pour faire
du système éducatif national un lieu d’apprentissage de la
citoyenneté, de la liberté et de l’esprit critique. Il faut
s’y atteler dès maintenant
Chafik Laâbi
www.lavieeco.com
2003-06-12
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