Point de vue

Christopher R. Hill : Iran, il ne faut pas renoncer à la diplomatie !

WASHINGTON – Tout au long de 2010, le scénario des négociations sur le programme nucléaire iranien a pris forme. La diplomatie ne donnant pratiquement aucun résultat, les discussions ont porté de plus en plus sur des sanctions – et leur dosage – pour faire entendre raison à l'Iran. Et 2011 pourrait être l'année d'une mauvaise idée : s'appesantir à nouveau sur les sanctions économiques.

Christopher R. Hill : Iran, il ne faut pas renoncer à la diplomatie !

L'histoire montre qu'elles atteignent rarement leur but. En général elles ne servent qu'à vérifier le principe des conséquences inattendues. Aussi, il serait peut-être préférable de revenir en arrière et de reconsidérer la situation - aussi désagréable soit l'Iran, notre partenaire de négociation - de manière à envisager ce qu'il convient de faire et de ne pas faire sur le plan diplomatique.

Il n'est pas facile de négocier avec l'Iran. C'est l'un des plus anciens Etats du Moyen-Orient, doté d'une grande culture. Malgré l'image déplorable de ses dirigeants, c'est un pays qui a le sens de l'humanisme, ainsi que pourrait l'attester n'importe quel Kurde qui a échappé aux attaques au gaz de combat menées par Saddam Hussein aux frontières de l'Iran. Plier, en encore moins céder, ne sont dans la tradition de ce pays orgueilleux.

L'Iran ne respecte pas toujours les bonnes manières. La plupart des Américains se souviennent de ce pays comme de celui qui a pris en otage pendant 444 jours les diplomates américains présents à Téhéran après la révolution islamique de 1979, ceci sans but précis. Depuis, aucun diplomate américain n'a été affecté en Iran. Cet épisode marque probablement plus qu'on ne l'imagine l'attitude américaine à l'égard de l'Iran.

L'Iran est aussi divisé sur le plan intérieur. Les mollahs se disputent constamment, ce qui reflète des clivages plus profonds dans le pays. Les autorités civiles n'exercent qu'un contrôle limité sur l'armée et sur les redoutables services de sécurité qui ne paraissent obéir à personne si ce n'est à eux-mêmes.

La révolution islamique iranienne est aux prises avec une contradiction familière : elle ne peut élargir ses objectifs qu'en acceptant l'occidentalisation et la modernisation. La jeune population iranienne (un résultat du baby-boom après la révolution) est de plus en plus frustrée et déprimée. Il n'est donc pas étonnant que les jeunes Iraniens aient moins d'enfants que jamais. Ainsi que l'ont montré les manifestations à l'occasion des élections de juin 2009, la jeunesse urbaine cherche désespérément à mettre fin à l'isolation du pays, mais ils sont de plus en plus nombreux à estimer que la seule voie possible est d'aller étudier ou travailler à l'étranger – et ne plus revenir.

Si ce n'est la Turquie, l'Iran est entouré à l'est et au nord de pays qui ne lui manifestent aucune sympathie. Son voisin situé à l'ouest, l'Irak, est également à majorité chiite, mais les chiites irakiens ne font pas mystère de leur répugnance à l'égard des Perses et de leur volonté de domination de la communauté chiite. Le reste du monde ne s'en rend peut-être pas compte, mais la ville sainte de Najaf en Irak et la ville sainte de Qom en Iran sont en concurrence pour savoir laquelle a prééminence sur l'autre.

L'Iran n'a pratiquement pas d'amis parmi les pays arabes sunnites. Ainsi que toute la planète l'a appris en lisant les messages diplomatiques américains diffusés par WikiLeaks, les dirigeants de ces pays n'acceptent pas davantage une bombe nucléaire iranienne que les USA et leurs alliés. La réaction des sunnites face à l'Iran traduit peut-être une méfiance profondément ancrée à l'égard des chiites (en témoigne la réaction des sunnites irakiens face au régime chiite dans leur pays). Les seuls amis de l'Iran sont semble-t-il ceux qui, comme les Chinois, s'intéressent davantage à ses ressources naturelles qu'à sa population.

Les sanctions vont peut-être aggraver les difficultés de l'Iran, mais elles ne permettront sans doute pas de sortir de l'impasse diplomatique sur l'arme nucléaire. Mais étant donné les réactions de plus en plus négatives du gouvernement iranien aux ouvertures politiques, il ne faut pas s'attendre à un adoucissement des sanctions. La réaction probable sera sans doute à l'opposé, un durcissement.

De même que les USA ont adopté une approche du genre bombarder et négocier avec les Serbes au moment du dénouement de la guerre en Bosnie, il faut que l'Amérique sanctionne et négocie en même temps en ce qui concerne l'Iran, créant ainsi l'espace pour une stratégie de sortie de crise diplomatique.

Pour cela, elle doit envisager de rétablir les relations diplomatiques avec l'Iran et y affecter des diplomates. Cela ne sera pas facile et les Iraniens pourraient y mettre de la mauvaise volonté. Ils entretiennent néanmoins des relations diplomatiques avec les autres pays favorables aux sanctions avec lesquels ils sont en pourparler au sujet de leur programme nucléaire -  le groupe des Six : la Chine, la France, l'Allemagne, la Russie, le Royaume-Uni et les USA. La restauration des relations diplomatiques entre l'Iran et les USA mettrait un terme à l'épisode de la prise d'otages de 1979-1981 et simplifierait la communication entre les deux pays. Mais elle ne devra pas faire obstacle aux négociations du groupe des Six. La capacité de ce groupe à travailler à l'unisson est de toute première importance pour résoudre cette crise, ainsi que d'autres dans l'avenir.

Les USA doivent persister dans leur stratégie d'encouragement aux voisins de l'Iran à ne pas rester inactifs. Si l'intervention de la Turquie avec sa proposition de médiation en 2010 était maladroite, on peut comprendre son désir de calmer une situation impliquant un voisin immédiat. Question plus essentielle, les pays arabes sunnites doivent accorder davantage d'attention à la situation et accorder leur position publique et leur discours privé.

L'Iran ne construit pas une bombe musulmane. Il construit une bombe iranienne, ou pire encore, une bombe chiite que les dirigeants arabes doivent essayer plus résolument d'arrêter. L'expression privée de leur préoccupation ne compense pas une certaine indifférence en public (ou le fait de changer de sujet pour évoquer Israël) et ne constitue pas la base d'une politique gagnante à l'égard d'un pays dont l'ambition nucléaire peut avoir des conséquences catastrophiques pour la région.

Enfin, les USA (suivis par d'autres pays) ont poussé la Chine et la Russie à adopter une politique moins conciliante envers l'Iran ; ils s'y rangent, mais à contrecœur. Dans le cadre des relations bilatérales qu'elless entretiennent avec l'Iran, elles doivent lui faire comprendre avec toute la fermeté nécessaire qu'il y a urgence à négocier sérieusement.

Les sanctions sont un outil de la diplomatie, non l'inverse. Même si nous envisageons de renforcer les sanctions, nous devons faire un pas en avant décisif en vue d'une solution politique et diplomatique.

 

Copyright: Project Syndicate, 2010.

www.project-syndicate.org

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

Auteur : Christopher R. Hill

Christopher R. Hill

Christopher R. Hill a été secrétaire d'Etat adjoint pour l'Asie de l'Est, ambassadeur américain en Irak, en Corée du Sud, en Macédoine et en Pologne, envoyé spécial américain au Kosovo, membre de l'équipe de négociateurs des accords de paix de Dayton et négociateur en chef lors des pourparlers avec la Corée du Nord entre 2005 et 2009. Il est actuellement doyen de l'Ecole Korbel d'études internationales à l'université de Denver.

Christopher R. Hill
www.lavieeco.com

2011-02-25

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