Le capital immatériel, un pur concept du développement durable
27 avril 2018
Lavieeco (25267 articles)
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Le capital immatériel, un pur concept du développement durable

Le PIB demeure aujourd’hui un indicateur universel qui chiffre la création de richesse d’un pays, mais il a des limites manifestes. Parmi les illustres imperfections, il augmente automatiquement à l’occasion de l’instauration d’une taxe sur la consommation de tabac, alors que dans le même temps la santé de la population -les fumeurs en l’occurrence- se dégrade. D’où la nécessité d’imaginer d’autres indicateurs comme le capital immatériel. Au niveau microéconomique, l’entreprise doit intégrer ces nouvelles exigences dans le cadre de sa responsabilité sociétale.

Conventionnellement et depuis des décennies, les nations mesurent le niveau de leur évolution économique par un indicateur connu et reconnu par tous: le produit intérieur brut (PIB). En effet, si le PIB demeure aujourd’hui un indicateur universel qui chiffre la création de richesse d’un pays, il est de plus en plus taxé d’être d’une limite manifeste. Diverses réalisations entreprises par un pays donné et générant un impact certain sur le quotidien du citoyen ont une portée beaucoup plus significative qu’un simple accroissement du PIB d’une année à l’autre. Pis encore, le PIB ne mesure pas le bien-être social d’une nation donnée résultant d’actions pouvant être profondes, mais inadaptées à l’évaluation financière classique. Il n’intègre pas à titre d’exemple les services bénévoles ou gratuits, bien qu’ils puissent avoir une portée économique non négligeable. D’autre part, le PIB étant purement économique, il ne prend pas en considération les incidences, positives soient-elles ou négatives, qu’exercent les activités anthropiques sur le milieu naturel. Il peut même comptabiliser des actions de réparation qui ne peuvent être considérées comme une véritable création de valeur ajoutée. Une autre illustration de l’imperfection du PIB se voit dans son augmentation automatique à l’occasion de l’instauration d’une taxe sur la consommation de tabac par exemple. Cet accroissement s’enregistre comme une création de richesse, alors même que l’augmentation des recettes d’une telle taxe induirait une dégradation immédiate ou à terme de la santé de la population. Le PIB saura mesurer dans un autre exemple la valeur capitalistique d’une autoroute nouvellement construite, mais ne pourra point évaluer la dégradation environnementale qu’elle aurait causée, si sa construction avait coûté inéluctablement la destruction d’une forêt nationale qu’elle avait dû traverser.

Tout cela explique sa réfutation par les adeptes des principes du développement durable qui, en plus du volet économique, portent un regard sur le volet social et le volet environnemental de toute action entreprise par les acteurs de la nation. Ces réflexions ne datent pas d’aujourd’hui. En effet pour combler ce biais du PIB, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a mis en place, depuis longtemps, divers indicateurs pouvant entrer dans le contexte de la mesure du capital immatériel. Le plus connu et le plus accepté universellement est l’Indicateur du Développement Humain (IDH) qui mesure trois agrégats qui participent à concurrence d’un tiers chacun dans sa constitution.
Ces trois valeurs sont :

• le PIB par habitant, obtenu par la division du montant du PIB par le nombre d’habitants du pays ;
• le niveau moyen d’éducation de la population du pays ;
• le taux d’espérance de vie à la naissance.

Cet indice qui vient combler le cadre jugé exigu du PIB, et qui date de 1980, est calculé et publié annuellement par le PNUD. Dans ce même contexte, divers économistes de renom se sont focalisés sur des études plus exhaustives du calcul de la richesse nationale en y intégrant des facteurs sociaux et environnementaux. Les travaux les plus répandus dans ce sens sont ceux de Stiglitz et de Tobin (deux économistes américains, le premier est titulaire du prix Nobel en économie, le second étant notamment connu par la «taxe Tobin» visant à limiter les mouvements des flux financiers à l’international). Ces économistes ont tenté de soustraire au PIB toutes les pertes infligées durant la période au milieu naturel, dont notamment le prélèvement des ressources naturelles non renouvelables et la dégradation écologique de l’environnement et d’y ajouter la valeur pécuniaire de toute action ayant eu un impact positif sur l’environnement ou sur la population d’un milieu donné. Malgré ces études, la mesure de la performance économique d’une nation demeure, du moins jusqu’à nos jours, principalement focalisée sur le PIB, malgré ses limites.

Ces questions d’ordre macro-économique, traitées au niveau de la comptabilité des nations, sont parfaitement transposables au niveau micro-économique, à l’échelle de l’entreprise. Alors que classiquement la performance de l’entreprise est évaluée d’un point de vue financier, l’approche d’évaluation du capital immatériel, met en parallèle pour juger de l’état de santé de l’entreprise, sa performance environnementale et sa performance sociale. L’on parle ainsi de la vision «triple bottom line», forgée par John Elkington, un pionnier en matière de Responsabilité Sociétale de l’Entreprise (RSE), en lieu et place de la vision «bottom line» traduite par le rapport annuel d’activité et qui n’a de prisme que sur le volet financier du résultat de l’entreprise. Aussi, une entreprise qui fait d’excellents résultats financiers, mais génère de la pollution ou fait appel au travail infantile, ne pourrait-elle être considérée comme enregistrant de bonnes performances dans le cadre de son activité.

Corrélativement à cette triple performance requise, l’entreprise doit considérer que son capital se subdivise lui aussi en un triple volet. En effet, en plus du capital économique, représenté par les éléments du haut de l’actif du bilan, l’entreprise dispose aussi d’un capital social, représenté par son personnel et la politique sociale qu’elle met en place, d’une part, et, d’autre part, d’un capital environnemental, matérialisé par la typologie des ressources naturelles exigées dans son cycle de production et la manière avec laquelle elle les ménage. L’entreprise dans son fonctionnement ne devant aucunement privilégier un de ces trois capitaux sur les deux autres, au risque de porter préjudice à sa performance globale, matérielle et immatérielle.
Ceci a amené à des réflexions sur la création et l’élaboration d’indices et de reportings extra financiers pour les entreprises, en dehors des bilan et rapport financier annuels classiques. Les indices les plus connus émanent de la bourse de New York. Il s’agit en l’occurrence de l’indice Dow Jones Sustainability qui mesure la performance environnementale et sociale de l’entreprise. D’autres bourses occidentales se sont elles aussi adonnées à ce même exercice. En parallèle, le monde des affaires a connu un foisonnement de modèles de reportings extra financiers, capitalisant sur l’idée du triple bottom line, pour concevoir des modèles de reportings relatant la performance de l’entreprise du point de vue sociale et environnementale.
La Global Reporting Initiative (GRI) est l’organisme international majeur dans le cadre de la mise en place de normes internationales uniformes en termes d’élaboration de reportings extra financiers. La GRI est aujourd’hui le référentiel le plus universellement reconnu en tant que cadre d’élaboration des rapports extra financiers afférents à la Responsabilité Sociétale de l’Entreprise et mesurant le matériel et l’immatériel.

En France, l’incitation à produire des rapports extra financiers fut l’œuvre du législateur. La loi des Nouvelles Régulations Economiques connue sous l’abréviation «loi NRE», promulguée en 2001, oblige en effet les sociétés cotées en bourse à faire état de façon périodique de l’impact de leur activité sur le milieu environnemental et social. Une seconde loi française connue sous le nom de «Loi Grenelle» fonce davantage dans cette logique en obligeant toutes les entreprises non cotées et employant plus de 500 salariés de se conformer elles aussi à la règle de publications extra financières annuelles.

Au Maroc, on peut dire que le discours royal prononcé par le Souverain en date du 30 Juillet 2014, à l’occasion de la fête du Trône, a été un propulseur exceptionnel dans ce contexte. Des travaux ont ainsi été menés sous l’égide du Conseil Economique Social et Environnemental et de Bank Al Maghrib, qui se sont attelés à la tâche pour mesurer l’impact du développement enregistré par le pays durant les dernières décennies sur toutes les couches de la population.

Cette nouvelle approche de capital immatériel, devenue un socle essentiel dans la stratégie institutionnelle du Royaume, motiverait-elle les entreprises marocaines, ne serait-ce que les plus grandes d’entre elles, celles cotées en bourse, celles dégageant les résultats financiers les plus élevés, les banques, les assurances, les sociétés de télécommunications, les sociétés d’extractions minières, pour entamer elles aussi un travail périodique de mesure de leur impact aux niveaux social et environnemental, au-delà du bilan financier classique ?
La vague devenant de plus en plus grande d’entreprises œuvrant pour l’obtention de labellisations sociétales ou environnementales est un prélude intéressant certes, mais le chemin à la réalisation d’un tel vœu demeure encore lointain .

Abdelhanine Lahlou, cadre bancaire

 

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