Sens et contre-sens
28 mars 2018
Najib Refaif (611 articles)
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Sens et contre-sens

d’autres tauliers, plus moralistes et philosophes tentaient ceci : «le crédit est mort, il a été tué par les mauvais payeurs». un slogan qui ne déplairait pas aujourd’hui aux experts sans état d’âme du fmi et autres bailleurs de fonds.

Tout est signe et tout signe est porteur de sens. Ainsi pensent les sémiologues et on est bien obligé de les croire, surtout lorsqu’on tombe sur ces écriteaux que l’on voit partout fleurir dans nos rues, affichés sur les devantures des magasins et les cafés ou sur les murs. Il y en a de plus en plus et leur contenu est un réel sujet d’étonnement, voire plus si l’on veut en faire un thème pour d’éventuelles recherches sociologiques. Mais si ce sont des signes, de quel sens alors seraient-ils porteurs ?

On se souvient que dans un passé pas si lointain, c’est-à-dire du temps où les épiciers étaient les seuls commerces de proximité –avant l’arrivée des superettes et autres grandes surfaces jusque dans des quartiers populaires– quelques épiciers tenaient à jour de petits carnets de crédit pour une clientèle fidèle mais impécunieuse. Mais certains commerçants, las des impayés et autres retards accumulés par cette clientèle qui tirait le diable par la queue, avaient fini par gribouiller à la main une pancarte portant cet avertissement : «Attal9 mamnou3 warriz9o 3alallah». (Le crédit est interdit et Allah pourvoira). Loin des épiceries, dans certains bistrots d’un certain temps marocain, on pouvait lire des affichettes allant dans le même sens, mais uniquement dans la langue de Molière, car la langue arabe n’était pas en cours dans ces «lieux de perdition». Face au mauvais payeur à l’ardoise trop chargée, le célèbre et cinglant «La maison ne fait pas de crédit» était là bien en vue au- dessus de la tête du «barman» ou de la «barmaid». D’autres tauliers, plus moralistes et philosophes tentaient ceci : «Le crédit est mort, il a été tué par les mauvais payeurs». Un slogan qui ne déplairait pas aujourd’hui aux experts sans état d’âme du FMI et autres bailleurs de fonds. Un autre patron de café, plus lyrique encore, cherchera à faire rimer crédit avec interdit ou s’essaiera à des rimes du même tonneau. Sur les pancartes, certains tauliers usant de pédagogie, dessinaient, en plus de l’avertissement sans ambages, des petits symboles signifiant les sens de l’interdit dont le seul connu de tous demeure le cercle rouge barré en blanc du code de la route. Il est assez étrange que le seul symbole commun à l’humanité soit celui de l’interdit. Il est déchiffré aisément par tous les hommes et jusqu’aux plus analphabètes d’entre eux. Est-ce parce qu’à l’origine tout est parti d’un interdit ? Peut-être. Au début, il y eut l’interdit ! c’est après que les choses se sont gâtées. En tout cas, c’est ainsi que la Genèse est conçue dans toutes les religions révélées. Dans ce grand mythe fondateur par lequel l’Histoire a démarré, il y eut cette scène du fruit défendu, fruit dans lequel d’aucuns ont reconnu une pomme. Allez savoir pourquoi ! D’où, bien entendu, la pomme d’Adam, laquelle lui serait restée en travers de la gorge. Chacun y va de son explication et fabrique ses petits mythes. Bref, Adam n’aurait pas avalé le fait d’être ravalé au rang de simple terrien et d’être viré manu militari du Paradis pour descendre et errer dans cette vallée de larmes qu’est la vie sur terre… Bien sûr («cherchez la femme», comme disent les enquêteurs dans les romans policiers), il y avait aussi Eve — que les misogynes accablent de tout temps et à loisir– et le serpent et Satan et bien d’autres signes ou symboles dont on laissera l’explication aux experts. Le penseur franco-roumain, toujours perfide et désabusé, avait cet aphorisme vertigineusement métaphysique pour expliquer toute cette affaire: «Heureux en amour, Adam nous eût épargné l’Histoire». Plus terre à terre, si l’on ose dire, un autre interdit ancien perdure chez nous en tout cas: le fameux «Mamnou3 al bawle» (Défense d’uriner). Récemment, il a été revisité et augmenté par un anonyme qui, un matin, excédé par autant d’incivisme, ajouta un rageux: «Alahmar!», (espèce d’âne!). Ce rajout a fait… tache d’huile puisqu’on le retrouve un peu partout, sans pour autant endiguer ce fléau. Il faut dire, sans bien sûr excuser les pisseurs contrevenants, que sous d’autres cieux des vespasiennes publiques et autres «coin-pipi» payants ou gratuits sont mis à la disposition des candidats au petit besoin naturel, ainsi qu’aux incontinentes cliniques ou ces indécrottables siffleurs de «Flag Pils» pleins de petite mousse ingurgitée au bistrot du coin. Ici, certains habitants se voient obligés de réglementer en lieu et place des édiles. Enfin, et encore moins bien lotis que les premiers, d’autres habitants de certains quartiers, las de supporter nuitamment le tambourinement constant à leur porte pour cause d’un voisinage suspect, se fendent d’un «Mamnou3 Adda9ane» (Défense de frapper à la porte). En clair, ils habitent la même rue qu’une voisine aux mœurs légères ou faisant commerce de ses charmes. Il est vrai que la nuit, tous les chats sont gris, et puis tout le monde peut se tromper devant une… maison close.