Randy Weston au Maroc
10 septembre 2018
Najib Refaif (612 articles)
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Randy Weston au Maroc

En s’installant avec sa famille à tanger, il a entrepris l’ouverture du premier club de jazz «african rythms club» dans lequel se sont produites des célébrités comme dexter gordon, ahmed abdulmalik, marvin gaye, billy harper, james brown, stevie wonder, cecil bridgewater et bien d’autres.

Un de mes derniers souvenirs d’une prestation en public au Maroc de ce grand musicien de jazz m’est revenue en mémoire lorsque j’ai appris avec tristesse son décès survenu samedi dernier. Derrière le piano se tenait l’immense silhouette de Randy Weston qui tanguait sur son tabouret au rythme d’une musique qui a galvanisé la mémoire de l’amicale assistance venue le voir. Par une douce soirée printanière dans le cadre modeste et convivial des activités d’une association culturelle de la ville, le célèbre pianiste et musicien de jazz, Randy Weston, s’est produit, après une longue absence, en compagnie de ses complices gnaouis de Tanger. Ce fut donc des retrouvailles avec le premier musicien au monde à avoir fait la fusion entre le jazz et les rythmes des gnaouas à partir de la ville du détroit.

Randy Weston s’était déjà installé à Tanger en 1967 après une tournée en Afrique dont le Maroc fut l’ultime escale (lire son autobiographie en anglais «Randy Weston : African Rhythms», éditée par Duke University Press). Lorsque Weston écouta pour la première fois les sons et les chants de Abdallah El Gourde, un «maâlem» qui accompagnait toujours son ami pianiste, il prit alors conscience que les roots (racines) qu’il cherchait en Afrique et que son père lui avait toujours conseillé d’aller visiter, étaient là, vibrantes et entretenues dans cette musique. La magie de la ville du Nord, sa mythologie et l’atmosphère cosmopolite qu’elle connaissait en ce temps-là faisant le reste. En s’installant avec sa famille à Tanger, il a entrepris l’ouverture du premier club de jazz «African Rythms Club» dans lequel se sont produites des célébrités comme Dexter Gordon, Ahmed Abdulmalik, Marvin Gaye, Billy Harper, James Brown, Stevie Wonder, Cecil Bridgewater et bien d’autres. Situé au premier étage du cinéma Mauritania, ce club, qui a tant fait pour la culture musicale de toute une génération, n’a jamais réouvert. C’est un autre vestige de la mémoire tangéroise, au même titre que le célèbre théâtre Cervantès ainsi que d’autres lieux en péril de cette cité ouverte sur le monde. Porté par la passion de la musique de jazz et par sa rencontre avec la terre africaine, mais désireux de partager cette fusion retrouvée, Weston a organisé le premier festival international de jazz à Tanger en 1972. Cette manifestation va connaître une seule et unique édition et Randy Weston ses premières désillusions quant au soutien à la culture et découvrir les tergiversations des responsables locaux et nationaux. Il y en aura d’autres, comme cette promesse, souvent répétée, de lui accorder une aide pour la création d’un centre des rythmes africains à Marrakech. Une promesse qui ne sera jamais tenue et que l’on peut regretter aujourd’hui que le pays s’ouvre sur le Sud du continent. Il y aurait pourtant eu beaucoup à gagner en termes de prestige et de rayonnement culturel au sein d’une Afrique que nous avions malheureusement trop longtemps négligée à regarder vers de lointaines et improbables «arabies».

Malgré ces désagréments, Randy Weston continuera à fréquenter notre pays régulièrement durant les années quatre-vingt, et ce, jusqu’à son décès samedi dernier, il n’aura jamais entretenu à son égard ni dépit, ni amertume. Je me souviens que ce samedi soir du mois de mai à Tanger, une douce et amicale nostalgie dessina sur ses lèvres un beau sourire lorsque le premier son du hajhouj de son ami El Gourde a grondé dans la salle. Il posa sur ses genoux ses deux grandes mains de pianiste aguerri qui ont caressé tant de claviers et, remuant ses lèvres comme dans une prière muette, il laissa vibrer le solo de son ami gnaoui de plus de quarante ans. Puis, doucement, il se mit à jouer au diapason du hajhouj avant de monter crescendo, fusionnant le son du piano au groove du vieil instrument de son complice marocain… Hymne à l’amitié, “rhythms and blues, Moroccan African rhythms and jazz music forever !” Nous étions quelques amis de Randy à avoir fait le déplacement, de Rabat, de Casablanca, de Paris et d’ailleurs pour partager ce temps d’amitié avec ce grand Monsieur de la musique jazz. Dans la salle décrépie du cinéma Dawliz, il y avait Fatou, la douce compagne sénégalaise de Randy et de nombreux amateurs de jazz et amis tangérois toutes générations confondues. Et pour paraphraser Saint-John Perse évoquant un ami poète, on dira que notre ami le pianiste a encore joué une chose très douce ; et nous étions quelques-uns à en avoir pris connaissance. Après le concert, nous avons été conviés à un frugal dîner dans un restaurant sans étoiles, mais que des rires, des discussions, des anecdotes et des souvenirs mêlés à des bribes de chants croisés et des jam sessions improvisées avaient transformé en un jovial banquet. Réunis autour de lui, nous étions heureux et reconnaissants à ce grand musicien humaniste qui a fait de sa musique, à partir du Maroc, un pont d’amitié et de fraternité entre l’Amérique et l’Afrique.