Présupposés du prépuce
8 mai 2018
Najib Refaif (608 articles)
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Présupposés du prépuce

Comme les mythes, les rites qui en constituent parfois la représentation ou l’expression sont transmis à travers les générations par la mémoire, l’oralité et la tradition.

Tous les peuples sur terre entretiennent leurs mythes et leurs rites, transformés et traversés entre-temps par les religions, pour en faire un signe de ralliement et d’appartenance à une communauté. Dans son ouvrage «Deux sources morales et religieuses», le philosophe Henri Bergson écrit : «Il n’y a pas de religion sans rites et cérémonies. A ces actes religieux, la représentation religieuse sert surtout d’occasion. Ils émanent sans doute de la croyance, mais ils régissent aussitôt sur elle et la consolident».

Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, de la primauté des lois universalistes, des directives européennes et de l’uniformisation des législations à travers le monde, il arrive que de temps à autre, mythes et rites soient interpellés et parfois malmenés. Il y a quelque temps une affaire avait fait débat en Allemagne où le tribunal de la ville de Cologne avait condamné un médecin ayant pratiqué une ablation du prépuce à des fins religieuses. Cette décision qui pourrait faire jurisprudence a été rendue parce que les juges ont estimé que «la circoncision pour motifs religieux était une blessure corporelle portant atteinte au bien-être de l’enfant». Plus récemment, aux Etats-Unis, de nombreuses manifestations contre la pratique de la circoncision ont été organisées dans des villes américaines aux cris d’un slogan : «Dont cut babbles!» (Ne coupez pas les babillages). Les manifestants assimilent, au nom des droits de l’homme et de l’enfant, la circoncision des garçons à l’excision des jeunes filles, interdite, et exigent qu’il en soit de même pour l’ablation du prépuce. En effet, 70% des enfants seraient circoncis aux Etats-Unis pour des raisons hygiéniques et non religieuses. C’est, semble-t-il, un des rares pays, avec la Corée du Sud, où l’on pratique la circoncision pour des raisons strictement hygiéniques.

On sait que le rite de circoncision remonte à des temps immémoriaux et se pratiquait même dans les régions polynésiennes comme chez les Juifs. Pratiquée par ordre, la circoncision est signe d’obéissance et de fidélité. Lorsqu’elle en vient à distinguer des autres peuples, elle devient le symbole d’une communauté. Historiquement, ce sont d’abord les Israélites qui circoncisaient et circoncisent encore les enfants mâles à l’âge du huitième jour au cours d’une cérémonie appelée «Brit milah». Les historiens précisent que cette pratique n’était en usage ni chez les Phéniciens, ni chez les Babyloniens, ni chez les Assyriens. Cependant, ils pensent que d’autres peuples la pratiquaient dont les Arabes, et ce, bien avant l’avènement de l’Islam. Les Chrétiens, quant à eux, y ont échappé de peu, semble-t-il. Mais dans les premiers temps de l’Eglise, la question n’en fut pas moins âprement discutée. Finalement, on trancha le débat sur la circoncision, si l’on ose dire, en lui substituant le baptême. Et c’est ainsi que seuls les peuples sémitiques ont maintenu cette pratique, notamment les Musulmans, arabes ou pas, et cela fait du monde. Selon les chiffres des experts, une large partie de la population masculine mondiale de plus de 15 ans serait circoncise. Mais les chiffres des institutions internationales ne tiennent pas compte de l’informel dans cette affaire. Ils estiment dès lors que tous les enfants (on parle ici des Musulmans, bien plus nombreux et démunis que les Israélites) vont se faire raccourcir la quéquette dans la clinique la plus proche chez un chirurgien pédiatre. Pas toujours. En tout cas, pendant des années et cela continue encore, la cérémonie est maintenue telle quelle, sinon elle ne serait ni un rite, ni une tradition qui plus est adossée à la religion. Ceux qui ont de la bouteille et de la mémoire (car c’est généralement vers l’âge de quatre ans que l’on pratiquait la circoncision) peuvent témoigner que c’est le souvenir le plus étrange et parfois le plus drolatique de la petite enfance, mais certainement pas le plus traumatisant. Tradition machiste par excellence, il faut l’avouer, la cérémonie renforce la posture de l’enfant-roi, le garçon. Entouré de la plus grande sollicitude, le futur circoncis est préparé prudemment et secrètement au point où un enfant un tant soit peu éveillé ne peut que se douter qu’un événement grave, sinon louche, se profile. Après une nuit blanche, du henné plein les mains et un accoutrement bizarre posé au pied de son lit, l’enfant découvre le sanguinaire «hajjam» (coiffeur), ce quidam dont on ne sait quelle est la fonction réelle dans le civil. Le «hajjam» pourrait être le coiffeur du quartier (à cause des ciseaux et de la lame de rasoir), le marchand ambulant, ou le loufiat du café maure du coin. Bref, c’est un type qui s’improvise coupeur de zizi le temps d’une fête où il va faire bombance à l’œil.
Tout cela pour dire que le tribunal de Cologne, qui avait estimé que la circoncision est une «blessure corporelle portant atteinte au bien-être de l’enfant», a peut-être raison sur la forme, mais tort quant au fond du mythe, du rite et de ce qui est irrationnel dans l’humain. Pratique inhumaine? Peut-être, mais pas plus que bien d’autres actes commis au nom de la civilisation moderne, de la vérité et de la justice des hommes.