Monologue du prépuce
24 juillet 2012
Najib Refaif (608 articles)
Partager

Monologue du prépuce

Une affaire fait débat en Allemagne : le tribunal de Cologne a condamné récemment un médecin pour une ablation du prépuce à  des fins religieuses. Cette décision qui devrait faire jurisprudence a été rendue parce que les juges ont estimé que « la circoncision pour motifs religieux était une blessure corporelle portant atteinte au bien-être de l’enfant ».

Comme les mythes, les rites qui en constituent parfois la représentation ou l’expression sont transmis à travers les générations par la mémoire, l’oralité et la tradition. Tous les peuples sur terre entretiennent leurs mythes et leurs rites, transformés et traversés entre-temps par les religions, pour en faire un signe d’appartenance à une communauté. Dans son ouvrage Deux sources morales et religieuses, le philosophe Bergson écrit : «Il n’y a pas de religion sans rites et cérémonies. A ces actes religieux, la représentation religieuse sert surtout d’occasion. Ils émanent sans doute de la croyance, mais ils régissent aussitôt sur elle et la consolident».

Aujourd’hui, à l’heure de la modernité, de la mondialisation et de la primauté des lois universalistes, des directives européennes et de l’uniformisation des législations à travers l’Occident, certains rites commencent à s’opposer à ces nouvelles mutations. Le dernier en date est certainement l’affaire qui fait débat en Allemagne où le tribunal de Cologne a condamné récemment un médecin pour une ablation du prépuce à des fins religieuses. Cette décision qui devrait  faire jurisprudence a été rendue parce que les juges ont estimé que «la circoncision pour motifs religieux était une blessure corporelle portant atteinte au bien-être de l’enfant». Le médecin qui avait procédé à la circoncision d’un enfant  âgé de quatre ans n’ira pas en prison cette fois-ci puisqu’il ne savait pas, avant cette décision, qu’il agissait contre la loi. Mais désormais, les deux communautés, musulmane et judaïque, pour une fois réconciliées, sont menacées de sanction. On sait que la circoncision (ablation du prépuce) remonte à des temps immémoriaux et se pratiquait même dans les régions polynésiennes. Mais ce sont d’abord les Israélites qui circoncisaient et circoncisent encore les enfants mâles à l’âge du huitième jour au cours d’une cérémonie appelée «Brit milah». Les historiens précisent que cette pratique n’était en usage ni chez les Phéniciens, ni chez les Babyloniens, ni encore chez les Assyriens. Cependant, ils pensent que d’autres peuples la pratiquaient dont les Arabes, et ce, bien avant l’avènement de l’Islam. Bref, et pour faire court, les Chrétiens y ont échappé  de peu, semble-t-il, mais dans les premiers temps de l’Eglise la question n’en fut pas moins âprement discutée. Finalement, on trancha le débat sur la circoncision, si l’on ose dire, en lui substituant le baptême. Car, le but de ces deux cérémonies initiatiques est bien l’appartenance à une communauté et un signe de fidélité à Dieu. Et c’est ainsi que seuls les peuples sémitiques ont maintenu cette pratique, notamment les Musulmans, arabes ou pas, et cela fait du monde. Vous voulez des chiffres ? Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 661 millions d’hommes seraient circoncis, soit environ 30% de la population masculine mondiale de plus de 15 ans. ça en fait des prépuces, diraient certains ! Pourtant, je trouve que ces chiffres ne tiennent pas compte de l’informel dans cette affaire. En effet, on suppose que l’OMS, comme toute structure onusienne technocratique, estime dans sa grande crédulité que tous les enfants (on parle ici des Musulmans, bien plus nombreux et démunis que les Israélites) vont se faire raccourcir la quéquette dans la clinique la plus proche chez un chirurgien pédiatre. Que nenni ! Pendant des années et cela continue encore, la cérémonie est maintenue telle quelle.

Sinon, elle ne serait ni un rite ni une tradition qui plus est incorporée à la religion. Les témoignages n’abondent pas à cause de la pudeur qui fait taire sur une chose aussi intime. Pourtant, ceux qui ont de la mémoire (car c’est généralement vers l’âge de quatre ans que l’on pratiquait la circoncision, sauf oubli de la part des parents, mais là, bonjour les dégâts) peuvent témoigner que c’est le souvenir le plus étrange et parfois le plus drolatique de la petite enfance, mais certainement pas le plus traumatisant. Récemment, dans un sketch du Festival du rire de Marrakech, Jamal Debbouz a raconté avec drôlerie et finesse son expérience et ses souvenirs de la circoncision. En effet, on ne peut raconter cela qu’en rigolant et le peu de circoncis qui s’épanchent à propos de ce rituel le font avec le sourire. Tradition machiste par excellence, il faut l’avouer, la cérémonie renforce la posture de l’enfant-roi. Entouré de la plus grande sollicitude, le futur circoncis est préparé prudemment et secrètement au point où, un enfant un tant soit peu éveillé, ne peut que se douter qu’un événement grave se profile. Après une nuit blanche, du henné plein les mains et un accoutrement bizarre posé au pied de son lit, l’enfant découvre le sanguinaire «hajjam», ce quidam dont on ne sait quelle est sa fonction dans le civil. Le «hajjam» (aujourd’hui c’est un chirurgien diplômé) pourrait être le coiffeur du quartier (à cause des ciseaux), le marchand ambulant, ou le loufiat du café maure du coin. Bref, c’est un type qui s’improvise coupeur de zizi le temps d’une fête où il va faire bombance à l’œil. Tout cela pour dire que le tribunal de Cologne, qui estime que la circoncision est une «blessure corporelle portant atteinte au bien-être de l’enfant», a peut-être raison sur la forme, mais tort quant au fond du mythe, du rite et de ce qui est irrationnel dans l’humain. Pratique inhumaine ? Peut-être, mais moins que bien d’autres actes commis au nom de la civilisation moderne et parfois même de la justice humaine.