Le triomphe du tout-à-l’ego
2 mai 2018
Najib Refaif (608 articles)
Partager

Le triomphe du tout-à-l’ego

c’est dire l’extension extraordinaire et abusive de «l’image de soi» en moins de trente ans. une image devenue tellement banalisée et multipliée à l’infini jusqu’à une vertigineuse ivresse narcissique qui a remplacé le cogito cartésien, «je pense donc je suis», par celui du tout-venant: «je fais un selfie donc j’existe».

«Le mythe est une parole», écrivait Roland Barthes dans son célèbre ouvrage «Mythologies». Il avait précisé par ailleurs que l’on pourrait, certes, lui objecter mille autres sens à ce mot mais, lui, entendait définir des choses et non des mots. Voilà qui est dit. Mais prenons le cas de la photographie par exemple, à la fois en tant que mot et en tant que chose, c’est-à-dire un support en papier, ou toute autre matière, racontant une histoire, capturant un instant ou marquant un instantané. Depuis son invention son mythe a été une parole qui raconte une histoire. Déjà au milieu du XIXe siècle, lorsque, fascinés par cette invention qui fige l’instant, les gens se précipitaient pour se faire photographier, au grand dam d’un poète comme Charles Baudelaire qui, dégouté, écrit : «La société immonde se rua comme un seul Narcisse pour contempler sa triviale image». Qu’aurait-il dit aujourd’hui face à cette société numérisée où l’on passe sa vie en crible sous forme de clichés, qu’on exhibe et qu’on partage avec la terre entière à travers Instagram, Facebook et autres réseaux et applications ? Baudelaire qui, pourtant, s’était fait tirer son portrait le plus célèbre et le plus ténébreux par son ami Nadar, le photographe pionnier de cet art visuel. Voilà pourquoi on peut dire que Barthes, encore lui, avait vu juste lorsqu’il avait dit dans un essai sur la photographie, «La chambre claire» (Editions Cahiers du Cinéma. Gallimard. Seuil) : «La Photographie ne dit pas forcément ce qui n’est plus, mais seulement et à coup sûr ce qui a été. Cette subtilité est décisive».

Il est de plus en plus fréquent de voir circuler sur le Web d’anciennes photos du Maroc d’hier. Des villes comme Rabat ou Casablanca sont données à voir telles qu’elles étaient au début du siècle dernier quelques années avant le Protectorat. Des monuments, quelques bâtisses au style architectural colonial fraîchement édifiés, une ou deux voitures d’époque et peu d’autochtones, sinon des silhouettes emmitouflées dans des jellabas ou haïks déambulant dans un souk poussiéreux. On ne peut pas dire que le pays et ses gens sont à leur avantage dans cette série de clichés en noir et blanc. Bien entendu, c’était là une vision coloniale, sinon colonialiste qui tissait un récit et racontait une histoire. Une histoire racontée par les vainqueurs. Le récit est clair et son message ne laisse aucun doute sur l’intention, le point de vue du photographe et l’objectif, si l’on ose dire, de ses commanditaires: un peuple primitif «pacifié», livré au regard des «civilisateurs». Aujourd’hui, ces clichés peuvent être considérés comme un témoignage à la fois sur ceux qui sont sur la photo et ceux qui l’on prise. Tout dépend comment on remonte le temps et comment on lit et comprend la grammaire de cette mémoire et, finalement, dans quel sens on interprète ces images volées ou travesties. A ce sujet, notre ami le cinéaste Ahmed Bouanani avait réalisé un très beau court-métrage documentaire en 1967 à partir d’archives cinématographiques de cette époque. Il l’avait intitulé astucieusement, «Mémoire 14», en référence à la méthode de datation carbone 14 afin de remonter ce temps marocain captif d’un regard qui a construit un récit plein de mythes et de malentendus.

Bien plus tard après l’Indépendance, lorsque la photographie est entrée peu à peu dans les mœurs administratives et les cercles privés et familiaux, le cliché en noir et blanc est devenu un marqueur social. Il y avait ceux qui était sur la photo et les autres. De sorte qu’une génération forte de plusieurs millions n’avait pas de photo en bas âge. On se faisait tirer le portait une fois qu’on s’était inscrit à l’école. Nos parents, par exemple, ne pouvaient exciper d’aucune photo lorsqu’ils étaient des bébés, voire des adolescents. Cette absence «d’image de soi» peut sembler inimaginable aujourd’hui à l’heure du tout-numérique et du tout-à-l’ego et où un jeune peut exhiber ses photos depuis l’échographie en tant que fœtus. Voire en tant que lueur dans le regard de ses parents avant sa conception…

Pourtant, dans les années 80 seulement, lorsque les photos en couleurs ont fait leur apparition, il fallait attendre plus d’une semaine pour obtenir le développement du négatif déposé chez un concessionnaire. Un seul laboratoire était ouvert à Casablanca et concentrait toutes les commandes. C’est dire l’extension extraordinaire et abusive de «l’image de soi» en moins de trente ans. Une image devenue tellement banalisée et multipliée à l’infini jusqu’à une vertigineuse ivresse narcissique qui a remplacé le cogito cartésien, «je pense donc je suis», par celui du tout-venant: «je fais un selfie donc j’existe».