Le juge peut aussi se parer des habits  d’assistant social
23 janvier 2018
Fadel Boucetta (414 articles)
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Le juge peut aussi se parer des habits d’assistant social

Dans la salle d’audience, la tension est plus que palpable, puisque aux premiers rangs des assistants figurent presque tous les membres de la famille. Qui sont du reste, assez partagés : certains veulent absoudre le frère coupable, victime selon eux de mauvaises pulsions démoniaques ; d’autres préfèrent croire que c’est l’épouse qui a succombé à des tentations non moins sataniques.

Les salles dévolues aux flagrants délits réservent toujours des surprises parfois inattendues, comme ce fut récemment le cas. Tout le monde le sait, et les textes sacrés sont unanimes là-dessus : «Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain». Que ce soit dans le Coran, la Bible ou les Evangiles, il y a unanimité : ce n’est pas bien et ça ne peut que conduire à des problèmes certains. La situation se complique lorsque les faits impliquent des membres d’une même famille. Ainsi, dans ce cas précis, le tribunal avait à juger un homme, poursuivi pour adultère …avec l’épouse de son frère ! La Cour se retrouve bien embarrassée, car une telle affaire est très rare, alors que l’adultère est relativement fréquent.

Les faits : un homme quitte son domicile pour se rendre à son travail, mais oublie un document important. Durant la matinée, amené à remplir une mission non loin de son domicile, il décide de rentrer inopinément chez lui afin de récupérer le document. Et c’est là qu’il trouve son propre frère et son épouse dans une situation, disons assez ambiguë. Il n’y a pas de flagrant délit d’adultère à proprement dit, mais de forts soupçons, l’épouse étant assez peu vêtue, et le frère s’embarquant dans des explications confuses. S’ensuit une explication verbale assez tendue, puis les deux hommes en viennent aux mains, les voisins intervinrent, la police fut alertée, et tout ce joli monde se retrouva d’abord au commissariat local (et l’on vous épargnera les détails de l’audition), puis devant un substitut du procureur qui décida de poursuivre tous les protagonistes, qui pour adultère caractérisé (l’épouse), qui pour complicité d’adultère (le frère et amant), qui pour coups et blessures.

Dans la salle d’audience, la tension est plus que palpable, puisque aux premiers rangs des assistants figurent presque tous les membres de la famille. Qui sont du reste, assez partagés : certains veulent absoudre le frère coupable, victime selon eux de mauvaises pulsions démoniaques ; d’autres préfèrent croire que c’est l’épouse qui a succombé à des tentations non moins sataniques. En tout cas, personne ne regarde personne, et le magistrat a bien du mal à obtenir des réponses précises à ses questions. C’est aussi qu’il n’y va pas de main morte. Afin de se faire une idée cohérente des faits, il assaille les protagonistes de questions: Est-ce la première fois ? Qui a pris l’initiative de la rencontre ? Quels sont les rapports familiaux ? Existe-t-il des tensions internes entre les deux frères. Questions embarrassantes déjà pour le commun des mortels, mais devoir y répondre en audience plénière devant des dizaines de badauds, des membres de la famille, un greffier, des policiers est un brin plus compliqué. Alors les réponses se font évasives, les regards se détournent, et l’on sent bien que le magistrat est à la peine. De plus, les plaidoiries des avocats sont assez confuses, car tout le monde sait bien que l’on cherche à défendre l’indéfendable. Par ailleurs, les faits parlent d’eux-mêmes, donc il n’y a aucun mystère ou part d’ombre dans le dossier.

Durant le délibéré, le juge demande leurs avis à ses assesseurs, qui sont aussi embarrassés que lui : car il s’agit d’une même famille et, au-delà des faits en eux-mêmes, il ne faudrait pas qu’une décision de justice contribue à l’éclatement ou la dispersion totale d’une famille déjà fort éprouvée par les événements. Alors le tribunal endosse son habit d’assistant social, le troquant un court instant contre la toge de la justice. Il rabroue sévèrement (mais pas trop) les inculpés présents devant lui, leur fait un brin de morale et leur rappelle certains versets coraniques bien précis, prohibant ce genre de comportement. Ajoutant que dans toutes les sociétés de par le monde, pareil comportement est réprouvé, qu’il en va de la stabilité des familles, et partant de celle de la société civile, et que ce n’est pas l’exemple à donner aux générations futures. Donc pour l’adultère présumé, ce sera trois mois de prison avec sursis pour le frère et l’épouse. Pour les coups et blessures résultant de la bagarre, les protagonistes seront acquittés. Tout le monde est presque content, la justice a été clémente. Place maintenant aux règlements de comptes en famille !