Le juge aussi porte sa part  d’humanité
30 avril 2018
Fadel Boucetta (414 articles)
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Le juge aussi porte sa part d’humanité

Un procès pénal est en fait comme une représentation théâtrale avec son décor, ses acteurs et son ambiance particulière. Du reste, le commun des mortels ne s’y trompe pas. On peut ainsi constater une grande affluence devant les tribunaux, le jour ou pareils procès ont lieu. La comparaison avec le théâtre n’est pas fortuite à plusieurs titres.

En droit, il y a deux sortes de procédures, les civiles et les pénales. Les premières sont classiques, opposant une personne à une autre quand à la défense de certains intérêts. Les parties sont rarement présentes dans les prétoires, et tout est affaire de professionnels : magistrats, avocats, greffiers, experts. Les secondes sont un peu plus complexes, car, outre le fond du litige, il y a un élément humain primordial qui entre en ligne de compte, c’est la présence physique des intéressés devant le (ou les) juge(s). Un procès pénal est en fait comme une représentation théâtrale avec son décor, ses acteurs et son ambiance particulière. Du reste, le commun des mortels ne s’y trompe pas. On peut ainsi constater une grande affluence devant les tribunaux, le jour ou pareils procès ont lieu.

La comparaison avec le théâtre n’est pas fortuite à plusieurs titres : d’abord le décor est fait pour attirer l’attention: grandes salles aux lambris dorés, bois ouvragé, espaces ouverts et spacieux pour revoir le public. Puis, d’un autre côté, on constate que les intervenants sont…déguisés, dans le souci particulier d’en imposer aux justiciables. Pour ce faire, les magistrats portent des robes vertes, noires ou rouges selon les cas d’audience, les avocats de même… et même le fonctionnaire faisant la liaison entre juges et avocats est revêtu d’un uniforme discret, avec tarbouch rouge sur la tête. Tout ceci a pour but de montrer au citoyen lambda qu’il n’est pas dans un endroit normal, mais en un lieu ou bien des choses peuvent se passer…et pas forcément à son avantage. Mais tous les citoyens ne réagissent pas uniformément devant ce décorum. Récemment l’on jugeait un jeune homme un peu particulier. Il comparaissait pour un vol simple, consistant en une mobylette. Au début de l’audience, comme c’est la coutume, le président consulte le dossier du prévenu, histoire de savoir qui est l’individu qui comparaît, et de se faire une idée précise de sa personnalité, chose toujours utile avant de prononcer un verdict ou une sanction. Et là, surprise : le magistrat consulte le dossier, tourne quelques pages, puis regarde fixement le prévenu pendant quelques secondes. Ensuite, il reprend l’étude du dossier, tourne encore d’autres pages, s’abrite derrière des feuilles pour dire quelques mots à l’assesseur de droite, puis fait de même avec l’assesseur de gauche. Ensuite, il s’adresse au prévenu : «X ben Y, né le .., à … … ; Mais dis moi, tu es un habitué des lieux, toi ?». (Précisons qu’en langue arabe, le vouvoiement est très rarement utilisé.). «Je vois ici pas moins de quinze comparutions, pour, voyons voir, des délits très différents : vol simple, ou avec violence, rébellion et outrage aux forces de l’ordre, ébriété publique, tentative d’agression, port d’arme blanche, coups et blessures et oh !… même des violences envers les géniteurs ! Ce n’est pas bon ça jeune homme, ce n’est pas bon. Alors, qu’avez-vous à nous dire pour votre défense ?». Si certaines personnes sont impressionnées par l’ambiance d’une salle d’audience, comme par le décorum décrit plus haut, d’autres ne le sont pas du tout… ne serait-ce que vu le nombre de fois où ils y ont comparu. C’était le cas du jeune prévenu, qui répondit alors : «Monsieur le Juge, vous je ne vous connais pas, mais je connais bien nombre de vos collègues, du reste tous aussi prévenants que vous. Voyez-vous, ce doit être mon destin ; je n’ai pas connu mes parents, j’ai grandi à l’orphelinat, et je n’ai aucune famille. Et pas plus d’amis, étant donné la vie qui est la mienne. Je n’ai jamais été scolarisé, et je n’ai appris aucun métier manuel, je n’ai aucune source de revenus, et donc aucun domicile fixe. La délinquance, je ne l’ai pas choisie, elle s’est imposée à moi. Mon but n’est pas de faire le mal pour le mal: cette pulsion me ramène souvent vers la case ‘‘prison’’…qui m’offre un minimum vital, notamment en termes d’hébergement quand il fait trop froid». Et il se rassit.
Outré, le représentant du parquet s’insurgea contre cette attitude mortifère, relevant que si le prévenu a des problèmes de logement, ce n’est pas une raison suffisante pour s’attaquer à autrui, et partant de participer à des troubles répétés de l’ordre public. Et de réclamer dans la foulée une punition exemplaire, soit un emprisonnement d’au moins trois ans fermes. Mais (je l’ai souvent relevé), les juges sont aussi des êtres humains, et le président, interpellé par cette franchise, se montra très digne. Il condamna le prévenu à six mois de prison fermes, (le minimum en l’espèce), et ordonna à l’Administration pénitentiaire de prendre en charge le jeune homme en vue de lui fournir les conditions nécessaires à un apprentissage professionnel de base (en menuiserie, plomberie ou peinture). Au moins, à sa libération, il pourra trouver un petit travail manuel, lui assurant quelque moyen de subsistance.