4 juin 2004
Najib Refaif (611 articles)
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La pensée en temps de guerre

Napoléon, qui en connaissait un bout en matière
de guerre et d’invasion, disait : «Les lois claires en théorie sont souvent un chaos à  l’application».

Au cours d’une vieille émission de la télévision française rediffusée récemment et consacrée à Raymond Aron, ce dernier eut cette phrase lapidaire et lumineuse à propos de la guerre du Vietnam : «Il est utile parfois de penser la guerre». Le thème de cette émission, dont je ne saurais dire ni le titre ni l’année exacte de son enregistrement, est: «Raymond Aron, un spectateur engagé». La citation comme l’intitulé de cette émission sont douloureusement d’actualité si l’on fait le rapprochement avec la guerre qui se déroule en ce moment en Irak. On ne sait pas ce que Aron aurait écrit dans ses éditos de l’Express d’aujourd’hui, mais il faut lui reconnaître de s’être rarement trompé dans ses analyses et ses engagements. On sait que, sur ce terrain, comme sur d’autres, on l’avait toujours opposé à Sartre avec lequel il valait mieux avoir tort, plutôt qu’avoir raison avec Aron. Mais tout cela, me direz-vous, n’était que jus de crâne et polémiques franco-françaises au sein de l’intellocratie des deux rives de la Seine. Aujourd’hui, on a lu et vu d’anciens intellectuels gauchistes français, proches de Sartre à l’époque, soutenir Bush dans sa guerre en Irak : Glucksman, Goupil, Bruckner, l’éternel tourmenté Finkielkraut et d’autres. Certains ont avancé des arguments humanitaires et antifascistes tels que le sauvetage du peuple irakien de la dictature de Saddam, alors que d’autres se sont mélangé les dogmes en se découvrant une soudaine religiosité ou du moins une identité ethnocentrique forgée après le 11 Septembre. Les médias, notamment audiovisuels, friands de paradoxes et pas mécontents d’avoir des «philosophes va-t-en guerre», ont largement ouvert leurs plateaux à ces «spectateurs engagés» pour «penser une guerre» à leur manière et à l’aune de leur désir de prendre part au super pouvoir de l’axe du Bien. Rappelant leurs réminiscences philosophiques de Normale Sup, ils ont peut-être été tentés par cette leçon donnée par Aristote, fils de Nicomaque, à son neveu et relevée justement dans cet ouvrage au titre marrant, Ethique à Nicomaque: «Tout art et toute investigation, et pareillement toute action et tout choix, tendent vers quelque bien, à ce qui semble». Vous avez peut-être remarqué que, pas très sûr de lui, Tonton Aristote ajouta «à ce qu’il semble», pour ne pas niquer l’éducation philosophique de Nicomaque. En bon élève de Platon, lui-même disciple du vieux Socrate, Aristote sait que tout ce qu’il sait c’est qu’il ne sait pas. Et d’ailleurs, il paraît qu’Aristote n’a jamais rien gardé de ses écrits, signe qu’il ne pensait pas écrire pour la postérité. C’est après sa mort, comme c’est souvent le cas des penseurs de génie, que d’autres se sont chargés de rassembler ses pensées (parfois en bidouillant un peu les textes, mais bon, on en a vu et lu d’autres !). Ils étaient comme ça les philosophes grecs ; ils ne la ramenaient pas à tout bout de champ. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont toujours visé juste et sont encore parmi nous. C’était aussi le cas, avouons-le, de Raymond Aron qui s’en serait payé une tranche en réécoutant les éructations militaro-humanitaires de Glucksman et de ses potes, entre deux JT classés X pour cause de l’actualité des photos des prisonniers d’Abou Ghraïb en Irak. On a même lu quelque part la déclaration d’un intellectuel de la tribu, adepte du «bougisme» bushiste, qui n’osait plus regarder le JT de PPDA avec ses enfants après les photos d’Abou Ghraïb.
Et c’est en cela que le vieux Aron également visait juste lorsqu’il disait : «Il est parfois utile de penser la guerre». On pourrait ajouter, en usant d’un mauvais jeu de mots, que cela permet de panser les blessures que laissent certains intellectuels dans la mémoire des gens qui les écoutent penser à la place d’autres peuples.
En résumé et sans se prendre la tête, on peut dire que l’invasion américaine de l’Irak était une grosse connerie. Les Irakiens n’étaient pas heureux sous la dictature de Saddam. Ok ! Le sont-ils aujourd’hui ? Quelles que soient les raisons à l’origine de l’invasion, quelle que soit la pensée de cette guerre, comme dirait Aron, les stratèges ont eu tout faux. Et maintenant, laissons les philosophes de côté pour citer un homme du terrain. Napoléon, qui en connaissait un bout en matière de guerre et d’invasion, disait : «Les lois claires en théorie sont souvent un chaos à l’application». Voilà un homme qui pensait la guerre me direz-vous. Ça ne l’a pas empêché d’en perdre quelques-unes et non des moindres. Entre nous, la guerre, il ne faut ni la penser, ni la faire !