La pauvreté expliquée aux nuls
18 mai 2009
Najib Refaif (612 articles)
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La pauvreté expliquée aux nuls

contrairement aux hommes de lettres,
les hommes des chiffres ont toujours des réponses à  tout parce que tout est relatif, même les adjectifs qualificatifs.

On a souvent fait  grief aux experts de ne pas parler de la misère en connaissance de cause. Mais lorsqu’on parle de misère ici, il faut entendre pauvreté, car la sémantique des technocrates ne fait ni  dans l’affect, ni dans le pathos et encore moins dans la poésie. Il y a donc les mots pour le dire et jamais les mots n’ont été aussi secs et aussi neutres  pour dire l’indigence des hommes de par le monde que depuis que l’on parle de la crise. Cette dernière occupe et occupera sans doute encore, chercheurs, décideurs et médias jusqu’à ce l’on décidera que des indicateurs suggèrent un rebond, un «léger mieux», voire une sortie de crise. Je précise d’emblée que j’entretiens avec les choses de l’économie des relations de simple curiosité de journaliste qui, par reflexe plus que par intérêt, se tient informé. C’est le cas aussi pour d’autres domaines.
Curieusement, on ne parle pas assez souvent de la crise financière dans nos journaux. On a plus évoqué la grippe porcine avec moult manchettes, photos et caricatures. Il faut  dire que l’animal vecteur du virus est un bon client et se prête plus à la rigolade et aux commentaires injurieux  sur nos terres puritaines gorgées de religiosité et imbibées de sainteté. D’autant que contrairement à ses congénères, les vaches et les poules,  il est tricard dans nos tagines et honni comme aucun  autre  animal  parmi toute la faune de l’Arche de Noé. Voilà pourquoi, peut-être, on n’a pas assez parlé  de la crise financière et économique mondiale. Après tout, c’est peut-être mieux ainsi. Qu’on en parle peu ou pas, ce n’est pas ça qui va  juguler la crise. Tenez par exemple : lu ce titre dans le supplément «Economie» du journal le Monde : «La crise frappe plus violemment les pays pauvres» Et puis ces chiffres alarmants : «En 2009, 55 à 90 millions de personnes tomberont dans l’extrême pauvreté, surtout en Afrique et en Asie du Sud». Tout un dossier a été consacré aux pays en développement dont les prévisions de croissance, «moins mauvais que ceux des pays développés, disent les experts qui commencent à sortir de leur prudente réserve, ne doivent pas faire illusion». Et un autre d’enfoncer le clou à propos de l’Afrique: «Les chiffres de croissance vont être trompeurs». Ce Cassandre est en fait le dirigeant d’une boîte de capital-investissement et dans le même temps conseiller spécial du président de la République du Bénin. Avec des prévisions pareilles, le gars est  assuré de garder son job pour une certaine durée. Il faut croire que les temps et les mœurs des gouvernants du Sud ont bien changé, car, avant, on coupait la tête du porteur de mauvaises nouvelles.  
Mais Dieu merci, il n’y a pas que les mauvaises nouvelles sur le front de l’économie. J’avoue en passant que l’information anxiogène qui sévit ces derniers temps sous nos cieux commence à peser lourdement. Voilà pourquoi je guette toute info qui va à contre-courant  de la sinistrose ambiante. Alors quel ne fut mon plaisir de lire  la semaine dernière dans  la presse, toutes humeurs et périodicité confondues, qu’il y a 16,3 millions de personnes au Maroc qui forment cette mystérieuse et  introuvable classe moyenne ! Après de longs mois de labeurs, le Haut Commissariat au Plan a livré ses résultats. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul (en effet, il  est souvent accompagné par un certain monsieur assez bougon nommé… doute), on  aurait déniché non pas une, mais des classes moyennes. Alors que veut le peuple ? Seulement voilà : est considéré comme faisant partie de cette classe moyenne toute personne ou ménage percevant entre 2800 et 6736 DH. Bien entendu, on peut soit chicaner, ergoter et pinailler à propos de  ces chiffres, soit en rire pour se dérider  et c’est bien meilleur pour la santé. En effet, à première vue et toute chose étant relative par ailleurs, un type qui touche 10 000 DH fait partie des rupins. Eh oui, si l’on calcule en centimes de dirhams, on va penser comme l’homme de la rue fauché et envieux qui n’est même pas dans la classe moyenne : «Hadak a sidi  taï chadd mélioune f’chhar».  La morale de cette affaire, car tout récit devrait comporter une morale, surtout lorsqu’on veut raconter la pauvreté en connaissance de cause, c’est que contrairement aux hommes de lettres, les hommes des chiffres ont toujours des réponses à tout parce que  tout est relatif, même les adjectifs qualificatifs. C’est du reste ce qu’a relativisé le Haut commissaire au Plan, Ahmed Lahlimi, en conclusion d’un entretien accordé à l’hebdomadaire Tel Quel : «Dans un pays pauvre, la classe moyenne est normalement pauvre. Et c’est le cas du Maroc». Oui mais on pourrait ajouter dans la même logique relativiste et de causalité que, dans un pays pauvre, la classe riche est anormalement riche.