3 juin 2005
Jaidi Larabi (560 articles)
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La culture explique-t-elle la croissance ?

Il est difficile d’évaluer l’influence de
la culture sur la croissance, même
si certains comportements jouent sûrement un rôle. Mais si les comportements devaient moins à la culture qu’aux politiques ? Par exemple, le respect du savoir qui produit des résultats scolaires remarquables en Asie ou l’organisation méritocratique de la société, dans laquelle le diplôme tient lieu de passeport de mobilité sociale.

Tonton, pourquoi la Chine se développe-t-elle plus vite que le Maroc ? Cette question – apparemment simple – m’a été posée par mon petit neveu. Et d’ajouter : en classe, notre professeur nous a expliqué que c’est la culture qui fait la différence d’un pays à l’autre. En fait, mon neveu n’avait pas conscience que c’est-là une des questions fondamentales posées à l’économie politique depuis ses origines. Les économistes repèrent et mesurent des facteurs économiques à l’origine de la croissance, comme l’investissement ou le progrès technique, mais ils ne font que déplacer la question : pourquoi l’accumulation du capital est-elle plus rapide dans certaines sociétés que dans d’autres ? Il faut chercher derrière les causes immédiates de la croissance ses causes ultimes. Je me suis hasardé à répondre à l’innocente curiosité de mon neveu. En première approximation, on peut distinguer trois groupes de réponses à cette question : les pays qui se sont développés les premiers orientent les échanges selon leur intérêt et bloquent le développement des autres; certains systèmes politiques entravent le développement ; toutes les cultures ne favorisent pas également les comportements favorables à la croissance. Ces trois explications peuvent se compléter.
Une vieille énigme historique illustre cette diversité de réponses : pourquoi la Chine, qui semblait avoir toutes les cartes en main, n’a-t-elle pu se développer avant la fin du XXe siècle ? Certains insistent sur l’effet des guerres de l’opium, par lesquelles l’Angleterre a fait de la Chine une société ravagée par la drogue. L’historien Fernand Braudel accuse l’omniprésence d’un Etat étouffant et arbitraire empêchant la constitution de fortunes privées. D’autres, enfin, notamment Max Weber, mettent en cause la culture chinoise, le confucianisme étant hostile à l’économie. L’hypothèse d’une explication culturaliste du développement est donc ancienne. Elle est pourtant longtemps restée en marge, parce qu’elle s’opposait aux paradigmes économiques qui supposent que tous les pays atteignent les mêmes performances s’ils disposent des mêmes facteurs. Mais l’explication culturaliste risque de tomber dans le fatalisme, voire une forme de racisme en accréditant l’idée que certains peuples sont inaptes au développement. Ce qui a poussé certains à la refuser a priori.
Pourtant, les mentalités et les valeurs influencent l’ensemble des comportements économiques. Prenons pour l’illustrer trois points essentiels : la rationalisation, la confiance et l’accumulation. Weber a mis l’accent sur la rationalisation des activités. Il faut entendre par là qu’elles doivent être méthodiquement organisées. Ainsi, les décisions arbitraires du souverain sont remplacées par le droit, ce qui permet aux individus de faire des projets. Un second trait culturel essentiel à la réussite économique est la confiance. L’économiste américain Kenneth Arrow a été l’un des premiers à insister sur son importance. Comment échanger si on n’est pas sûr que le contrat sera correctement exécuté ? Les économistes insistent sur l’importance de l’accumulation du capital pour la croissance. Mais comment accumuler le capital dans un pays pauvre ? Il faut, dit Fernand Braudel, un système de valeurs qui valorise l’enrichissement et décourage la dépense.
L’explication culturaliste est évidemment difficile à prouver. Elle demeure même hasardeuse. Il est d’ailleurs remarquable de constater que les discours qui faisaient du confucianisme le principal obstacle au développement du monde chinois ont été remplacés par leur exact contraire, avec une explication de la croissance des dragons et autres tigres fondée sur de supposées «valeurs asiatiques». Il est donc bien difficile d’évaluer précisément l’influence de la culture sur la croissance, même si certains comportements jouent certainement un rôle. Une réponse à la normande, n’est-ce-pas mon cher neveu ? Mais c’est à mon tour de te poser une question : et si les comportements observés devaient moins à la culture qu’aux politiques ? Par exemple, le respect du savoir qui produit des résultats scolaires remarquables en Asie ou l’organisation méritocratique de la société, dans laquelle le diplôme tient lieu de passeport de mobilité sociale. Alors… redouble de travail dans ton école en espérant que l’Etat récompense l’effort au lieu d’entretenir le clientélisme