Comment peut-on être marocain ?
27 avril 2009
Hind Taarji (537 articles)
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Comment peut-on être marocain ?

La marocanité, c’est d’abord une histoire d’amour
et d’appartenance. L’amour que l’on porte à  un pays
et ce sentiment viscéral qui vous fait vous sentir
appartenir à  sa terre. Tout le reste vient après. On peut ne
pas vivre dans ce pays, l’avoir quitté depuis des lustres mais
le porter en soi d’une manière indélébile. Comme on peut
y être physiquement sans avoir aucun lien véritable avec lui.

N’eût été la paraphrase de Montesquieu et de son «Comment peut-on être persan?», la question aurait pu être jugée froissante. Froissante dans la mesure où elle interroge ce qui, d’ordinaire, ne s’interroge pas. Comment en effet questionner  l’évidence de ce qui nous fait et nous définit en tant qu’individus et en tant que groupe au sein de la vaste communauté humaine ? Se demande-t-on pourquoi le ciel est ciel et la mer est mer ? Pourtant, à la lumière de l’exercice auquel se sont soumis des écrivains, essayistes et artistes sous la houlette de l’historien Abdeslam Cheddadi(*), cet exercice qui consiste à s’interroger sur ce qu’est la marocanité, on s’aperçoit que la réponse est tout, sauf évidente. Elle n’est d’ailleurs pas une, mais multiple. D’entrée de jeu, le lecteur est averti qu’on ne lui livrera pas des axiomes mais des perceptions personnelles. Chaque participant à cet ouvrage collectif a été invité à s’exprimer à partir de son vécu propre. Il a laissé libre cours à sa subjectivité dans l’approche de ce qui, pour être l’apanage de la nation, ne s’en vit pas moins dans l’intimité profonde du for intérieur. Et l’éditeur de présenter les textes réunis «à la fois comme une contribution à une prise de conscience commune de ‘‘notre marocanité’’ et comme un appel à tous les Marocains de ne pas se contenter de subir ‘‘leur marocanité’’ mais de la penser ensemble de façon active et créatrice».

La dernière page du livre refermée, le retour sur soi est immanquable. A son tour, on se demande  ce que «être marocain(e)» signifie. On expérimente alors la difficulté, soulignée par Abdeslam Cheddadi, de mettre des mots sur ce qui vous définit sans que, au départ, votre avis n’ait été sollicité. On ne choisit pas de naître ici plutôt que là -comme de naître tout court-, d’appartenir à telle communauté et non à une autre. On peut décider ultérieurement de migrer, de changer de passeport et de patrie mais la terre d’origine reste à jamais constitutive de votre être. La marocanité, comme la francité ou l’américanité, c’est une certaine manière d’être au monde, de communiquer avec les autres, de tisser les liens sociaux. Elle fait partie de ces acquis qu’on finit par ne plus départager de ce qui relève de l’inné. D’où le lien quasi charnel que l’on peut avoir à la «maison Maroc». Ce rapport est marqué par l’ambivalence des sentiments dans un contexte où les motifs de fierté ploient sous le poids des frustrations et des déceptions. Les textes réunis dans l’ouvrage montrent combien la question de la marocanité sous-tend un écheveau de problématiques fondamentales. En fait, elle ouvre sur l’une puis sur l’autre à la manière des poupées russes. C’est un fil qui, dès que vous le tirez, vous ramène tout en vrac, l’émotion et l’affect mais également le cadavre enfoui au fond du placard et le problème demeuré insoluble. Ce peut être celui de la langue dont on échoue à faire ce «lieu mental» où tous se retrouvent. Du projet qui fédère et fait construire ensemble. Des valeurs communes qui nourrissent la fierté de l’appartenance. Dans les textes, chacun, à sa manière, a évoqué la marocanité en ce qu’elle fait écho en lui. Certains ont pris la question à bras le corps et accepté de s’exposer à sa brûlure. D’autres, par contre, l’ont mise à distance, partant dans un laïus sur leur champ d’activité pour ne pas s’y confronter pleinement.

Mais ce que l’on retient d’essentiel et de fondamental de ces contributions, c’est qu’il n’est pas une mais des marocanités, que celles-ci, comme toute matière vivante, sont constamment en cours de construction et qu’il n’appartient à personne de dire à l’autre comment il doit être marocain. La marocanité, c’est d’abord une histoire d’amour et d’appartenance. L’amour que l’on porte à un pays et ce sentiment viscéral qui vous fait vous sentir appartenir à sa terre. Tout le reste vient après. On peut ne pas vivre dans ce pays, l’avoir quitté depuis des lustres mais le porter en soi d’une manière indélébile. Comme on peut y être physiquement sans avoir aucun lien véritable avec lui. Comme avec les êtres, avec un pays, tout se joue  au niveau du cœur, d’abord et avant tout.