Comme à  la ville, comme à  la campagne
19 juin 2012
Hind Taarji (537 articles)
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Comme à  la ville, comme à  la campagne

Derrière le refus de Zahra de repasser le bac, il y a le sentiment profond que les dés sont pipés à  la base. Que, parce qu’elle est d’extraction modeste, au bout du compte, avec ou sans diplôme, elle ne pourra prétendre à  rien ou à  pas grand-chose. Alors autant se marier. Mais là  aussi, attention, pas avec n’importe qui, au vu de tout ce qu’elle voit autour d’elle comme violences à  l’égard des femmes.

Zahra, vingt ans, est heureuse. Elle a eu ce qu’elle voulait, un mariage sur plusieurs jours avec l’homme de son choix, son cousin germain. Elle a quitté Casablanca pour retourner vivre dans le hameau maternel, à quelques encablures de Marrakech. Ses parents, son père surtout, ont le cœur lourd. Ils avaient rêvé autre chose pour leur fille, de belles études débouchant sur un vrai métier. Ils lui en ont pourtant donné tous les moyens, malgré leur modicité, elle, femme de ménage et lui, gardien de rue. A la différence de son frère qui a lâché le lycée à 16 ans, Zahra a toujours été une élève studieuse. Mais, arrivée au bac et ayant échoué à celui-ci, elle a refusé mordicus de faire une seconde tentative. Après avoir passé un an d’inactivité, elle a décrété qu’elle allait faire le trajet inverse de celui de sa mère et retourner vivre à la campagne auprès de ses tantes, avec pour mari, le fils de l’une d’elles.

A travers le refus de Zahra de poursuivre ses études mais, également, à travers ce mariage endogamique et la manière dont il a été fêté dans un mimétisme total de la campagne vis-à-vis de la ville, on note des caractéristiques majeures de la société marocaine actuelle. La première, c’est cette perte de confiance des jeunes dans le système éducatif dont ils ne croient plus en la capacité de servir d’ascenseur social. Derrière le refus de Zahra de repasser le bac, il y a le sentiment profond que les dés sont pipés à la base. Que, parce qu’elle est d’extraction modeste, au bout du compte, avec ou sans diplôme, elle ne pourra prétendre à rien ou à pas grand-chose. Alors autant se marier. Mais là aussi, attention, pas avec n’importe qui, au vu de tout ce qu’elle voit autour d’elle comme violences à l’égard des femmes. En restant dans sa famille, en épousant son cousin qu’elle connaît depuis toujours et en ayant pour belle-mère la sœur de sa mère, Zahra pense se prémunir contre les risques d’une mauvaise union.

Maintenant cette fête du mariage. Il est littéralement époustouflant de voir comment la cérémonie bourgeoise et citadine est copiée quasi à l’identique. On se trouve pourtant dans un douar modeste avec des acteurs dont les revenus n’excèdent pas les 2 000 DH par mois. Déroulé de la fête. Le frère de Zahra s’est débrouillé une 4/4 noire pour la circonstance. Dûment décorée de fleurs et de guirlandes, la berline va servir à faire une entrée en fanfare à la mariée à son retour de chez le coiffeur de la ville. Un grand terrain vague attenant à la maison familiale a été clôturé et bâché. Là, pas moins d’une quinzaine de tables ont été dressées. Au milieu, le trône des mariés et un orchestre composé de plusieurs musiciens. La mariée fait son entrée en amaria avec le tralala qui va avec, porteurs noirs jouant de leurs capes blanches, etc. Ensuite, tout le rituel y passe. Les multiples changements de tenue avec un souci pointu du détail (assortiment de la chemise du marié au caftan de la mariée), les mariés qui font le tour de la salle pour saluer l’assemblée, la doura, et, pour finir, la robe blanche. Ne manquait plus que la pièce montée ! Un dîner est servi à près de 150 convives par des serveurs habillés de noir. La veille, c’était la soirée des hommes. Presque autant de personnes à dîner, soit, au total, entre 250 et 300 couverts.

Comment, dans un milieu aussi modeste, de tels frais peuvent-ils être assumés ? La réponse tient en deux mots : partage et solidarité. La différence fondamentale avec la ville réside là. Le douar entier est invité mais chacun y va de sa quote-part, soit en nature, soit en argent. Au final, on se retrouve avec une vraie fête lors de laquelle tout le monde s’en donne à cœur joie pendant plusieurs jours d’affilée. Même si les hommes ont leur jour et les femmes le leur, les deux sexes se côtoient dans une atmosphère détendue. Quant aux mariés, ils se font dicter par la neggafa des poses tout à fait amoureuses pour les photos, ce qui en dit long sur l’évolution des mœurs dans ce coin de campagne marrakchie. Mais on ne saurait généraliser et cela, aussi, caractérise la société marocaine actuelle. Pratiquement au même moment, dans une autre localité proche de Marrakech, Kelaat Sraghna, a lieu kmalt al atiya de Nora, vingt-cinq ans. Quelques jours auparavant, la jeune fille, employée de maison à Casablanca, a reçu un appel de sa famille. Elle doit rentrer au village car quelqu’un va venir la demander en mariage. Comme c’est un ami de son frère, Nora n’a d’autre choix que d’accepter même si elle n’a jamais rencontré au préalable ce prétendant. Quand on lui demande si elle va nous inviter, elle répond : «Bien sûr, mais chez nous, c’est moussammiin et couscous». Le futur marié a déjà annoncé la couleur : sa femme ne travaillera plus, sa place désormais sera à la maison. Quant à la tenue, elle y est déjà : Nora porte un voile qui tombe jusqu’à terre.