4 avril 2008
Jaidi Larabi (560 articles)
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Ciblage de la pauvreté : un chemin semé d’embûches

La lutte contre la pauvreté vise à  satisfaire beaucoup d’objectifs : fournir aux plus pauvres un revenu ;
les réinsérer dans la société ; réduire les risques qu’ils subissent ; cibler les aides vers ceux qui en ont le plus besoin. Tous ces objectifs entrent en conflit les uns avec
les autres. La lutte contre la pauvreté impose dès lors
des arbitrages. Son chemin est encore semé d’embûches.

Ciblage. Le terme revient à  tout bout de champ. Point de focalisation de l’impact social des dépenses publiques. Critère d’appréciation des performances des politiques de lutte contre la pauvreté. Présent dans les débats sur l’efficacité des politiques sociales, il est tapi à  l’ombre des évaluations des programmes. Il émerge à  l’occasion d’une étude puis se dissipe dans les méandres des analyses et préconisations. Hier, on en faisait un objectif des «Projets de priorités sociales BAJ1 et BAJ 2 ». Leur point de mire : le développement social par un meilleur accès des populations pauvres à  l’éducation et à  la santé de base dans 575 communes rurales, soit 43% de la population rurale. Hier encore, il justifiait le choix des trois sites du programme pilote de lutte contre la pauvreté en milieu urbain et péri-urbain (Casablanca, Marrakech et Tanger). L’objectif : mettre en Å“uvre des plans d’action intégrés de lutte contre la pauvreté et expérimenter de nouvelles approches de développement social, au niveau local urbain, fondées sur le partenariat entre autorités locales, élus, fonctionnaires municipaux, et acteurs de la société civile. Hier, enfin, une panoplie de programmes de filets sociaux était également centrée sur la fourniture de services sociaux pour les pauvres, la construction d’infrastructures dans différentes régions, la promotion du développement communautaire et la mise en place de mécanismes générateurs de revenus. Résultat de tous ces programmes : des avancées, certes, mais il n’a pas été prouvé qu’ils atteignent les populations les plus pauvres et les plus vulnérables. Les difficultés du ciblage sont devenues le mode d’explication des échecs, limites ou reports de programmes sociaux. Le Ramed n’arrive pas à  voir le jour ? Une difficulté à  sérier les populations cibles. La réforme de la Caisse de compensation ajournée ? On ne parvient pas à  trouver un substitut à  ce mécanisme d’aide. Le Programme des 200 000 logements s’étale à  l’infini ? Le produit n’était pas suffisamment adapté au profil de la clientèle visée. Aujourd’hui, le ciblage est devenu l’objectif à  atteindre. Le challenge de l’INDH est rivé à  ses techniques. Les manuels de procédures des programmes de l’initiative ne jurent que par cette ardente obligation.

Lorsque les décideurs cherchent à  réaliser un ciblage efficace, ils se préoccupent de deux types d’erreurs : celles qui concernent les individus ciblés mais qui ne sont pas atteints, en d’autres termes les pauvres, et celles qui se rapportent aux fuites d’avantages en faveur des non-ciblés, c’est-à -dire les non-pauvres. Etant donné qu’il est extrêmement difficile d’identifier chaque ménage pauvre, l’expérience a montré que le ciblage axé sur la géographie peut s’avérer un élément d’importance pour une stratégie visant à  atteindre les pauvres. L’élaboration de la carte de la pauvreté a été un premier pas vers un ciblage territorial des dépenses publiques en faveur des ménages pauvres. Sur cette base, une politique de ciblage peut être mise en Å“uvre. Le concept a gagné en précision. Avec la récente étude du HCP, on parle désormais de ciblage parfait si les ressources sont directement transférées aux populations pauvres, de ciblage uniforme si elles bénéficient aux pauvres et aux non-pauvres, de ciblage naà¯f si elles sont équitablement réparties entre les localités les plus pauvres, et de ciblage optimal si elles sont transférées aux plus pauvres. La richesse du langage ne vaut que par ce qu’elle annonce. Belle perspective de redressement des erreurs passées. Un espoir dans l’amélioration de la prestation des services aux populations. Est-ce à  dire que la pauvreté est prête à  être éradiquée ? Nenni ! Dans bien des cas, il faudra élaborer d’autres techniques d’investigation, recueillir des données supplémentaires pour pouvoir aller au-delà  du ciblage. D’une part, s’il apparaà®t nécessaire de mener des politiques de lutte contre la pauvreté à  un niveau communal, peut-être même à  l’échelle du quartier ou du douar, en revanche il faut garder en mémoire le fait que ces politiques sont susceptibles de jouer différemment en fonction de la mobilité et de la localisation résidentielle des ménages. D’autre part, les performances de ciblage des programmes sont étroitement liées à  l’évaluation des incidences de ces programmes, de l’accessibilité, pour les populations, des services et prestations qui leur sont destinés. Les nouveaux programmes ou l’élargissement des programmes existants à  de nouvelles zones nécessiteront de prévoir à  l’avance les plans d’évaluation ex ante. Enfin, si l’idée du ciblage de la pauvreté est unanimement répandue, les moyens à  employer sont davantage sujets à  débat. C’est que la lutte contre la pauvreté, comme toute politique publique, impose des choix. Elle vise à  satisfaire beaucoup d’objectifs souhaitables : fournir aux plus pauvres un revenu ; les réinsérer dans la société ; réduire les risques qu’ils subissent ; cibler les aides vers ceux qui en ont le plus besoin. Tous ces objectifs sont louables, mais, inévitablement, entrent en conflit les uns avec les autres. La lutte contre la pauvreté impose dès lors des arbitrages. Son chemin est encore semé d’embûches.