15 juillet 2005
Najib Refaif (608 articles)
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«Un jour tout sera bien, voilà  notre espérance»

Hans Jonas : «La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite». (In «Principe de la responsabilité»).
Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on pratique une forme de catastrophisme qu’on mérite
le sort du paria.

Quelle est la différence entre l’espoir et l’espérance ? Le premier aide à  continuer à  vivre et la seconde à  tracer l’avenir. Depuis quelque temps, un débat secoue les médias – notamment écrits – et leurs usagers, dont une partie du landernau intellectuel et politique. Pour rester modeste, on ne parlera pas d’opinion publique car cette dernière suppose la réunion d’un certain nombre de conditions pour être désignée ainsi. Ce débat, sain et serein, il faut le préciser, oppose deux visions et pose une double question : o๠en sommes-nous et qu’allons-nous faire pour notre avenir ? Bien sûr, il arrive que l’actualité vienne apporter son lot factuel et pousser les uns et les autres à  une réactivité plus ou moins énervée. Le Sahara et son corollaire, le jeu diplomatique algérien, la sortie médiatique de Nadia Yassine et la question constitutionnelle sont parmi les derniers faits en date.
Dans ce débat, on invoque la liberté et ses limites, la démocratie et ses garde-fous, le présent et ses illusions, l’avenir et ses promesses. A l’intersection d’un espoir chargé de rêves et d’une espérance porteuse de volonté, se situe peut-être le chemin de la raison pure, c’est-à -dire du véritable débat sur le Maroc de demain.
La Liberté et la Démocratie, souvent invoquées, sont des concepts qui exigent des contenus définis et des acteurs convaincus et lucides, loin du populisme et de l’incantation enrobée de valeurs démocratiques et humanistes. Loin aussi de la pensée magique, qui confond l’au-delà  et l’avenir, quand elle ne promet pas le forfait gratuit : bien-être sur terre et bonheur éternel au paradis.
Tout cela est à  débattre entre les membres de cette élite qui est la base de toute construction démocratique. Car ce sont les élites qui fondent la démocratie et faire du peuple un être toujours pur, toujours sincère et éternelle victime de la classe politique passée et présente, de l’administration, de l’Etat, du capital, de la bourgeoisie, de l’élite intellectuelle, c’est verser dans le populisme qui fait le lit du potentat qui sommeille – ou qui est tout à  fait éveillé – en chaque marchand de rêves ou de saucisses.
Il se trouve que certains ont fait, sciemment, du populisme un projet politique et social mâtiné de religion et de pensée magique, deux liants solides qui maintiennent le socle d’une idéologie indépassable, une espèce de social-eschatologie qui prescrit et promet monts et merveilles ici et dans l’au-delà .
Maintenant, ce n’est pas parce qu’on pratique une forme de catastrophisme que l’on mérite le sort du paria, de «l’antipatriote» ou de Cassandre, zigouillée par les dieux pour faire taire ses prophéties. Il y a, comme dit le philosophe français Jean-Pierre Dupuy, dans un excellent entretien paru dans le Nouvel Observateur (23-29 juin 2005), un catastrophisme éclairé : «Cassandre avait été condamnée par le dieu à  ce que ses propos ne fussent pas entendus. Jamais donc on n’envisage que si la catastrophe ne s’est pas produite, c’est précisément parce que l’annonce en a été faite et entendue.» Et de citer Hans Jonas, auteur du Principe de la responsabilité, qui donne une explication lumineuse du mérite de la prophétie de malheur : «La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite.»
C’était là  notre modeste participation à  ce débat pas encore véritablement ouvert à  tous et qui oppose certains membres de l’élite marocaine sur cette question : «Dans quel Maroc voulons-nous vivre demain» ? Cependant, à  voir récemment, encore et toujours les gesticulations outrageusement médiatisées de certains chefs de partis «béni-oui-ouistes» créés à  partir des années 80 pour faire illusion et bourrer les urnes ; à  les voir encore, comme une rémanence d’une autre ère, en service commandé et en guignols de l’info à  l’échine souple car toujours en génuflexion, le verbe pauvre et l’inculture à  fleur de bouche; à  voir ou à  revoir toute cette gesticulation subalterne, on se dit que le combat pour une véritable démocratie puisant sa force et sa légitimité dans la raison, à  partir et pour un peuple éclairé parce qu’éduqué, mangeant son pain à  sa faim et logé dans la dignité, ne peut être mené avec n’importe qui.
Restons, malgré tout, dans l’espérance avec Voltaire pour conclure sur cette note optimiste mais lucide : «Un jour tout sera bien, voilà  notre espérance. Tout est bien aujourd’hui, voilà  notre illusion.»