Au café cassé
26 juin 2018
Najib Refaif (612 articles)
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Au café cassé

On ne compte plus ces reconversions au cours desquelles d’anciens bistrotiers «repentis» ont décidé, après avoir laissé pousser la barbe, de «halaliser» leur commerce, par conviction ou sous la pression de la société.

«Le café est le parlement du peuple», disait Balzac. Si cela est vrai, de combien de parlements disposons-nous dans nos villes, grandes et petites ? On ne les compte plus, tant et si bien que tous les noms choisis pour les identifier ont été épuisés. Mais nullement découragés, les propriétaires de ces établissements font preuve d’une imagination débordante pour en trouver de nouveaux et des plus inattendus. Leur imagination déborde en effet les frontières jusqu’à puiser, dans la carte du monde des villes et des pays lointains, des références improbables. On retrouve tel café dit de Montréal, par exemple, niché dans une rue, elle-même sise dans un quartier populaire qui ne rappelle ni de près ni de loin cette grande métropole canadienne. Dans ce lieu si peu montréalais, une demi-douzaine de tables dépareillées remplit l’espace mal éclairé où un mélange de forte senteur de menthe et d’odeur de café au lait brûlé vous prend au nez dès l’entrée. Quelques clients, têtes levées, fixent un poste de télé suspendu assez haut au-dessus d’un comptoir en ciment. Un documentaire animalier australien sur les kangourous est commenté en arabe sur une chaîne du Moyen-Orient au «café de Montréal». Dans ce quartier populaire de la ville dont les habitants sont traversés par les frontières, le café jouxte les maisons où ils habitent et tout le monde se connaît. Ici, on va au café comme on va au bain maure : pour se laver la tête…

Plus loin, sur les trottoirs des grands boulevards, les rangées de tables se touchent au point de ne plus savoir dans quel café on est. Une clientèle mâle, forcément mâle, mal rasée, est attablée sur la moitié du trottoir défoncé qui sert de terrasse. Elle accompagne d’un regard concupiscent les passantes en sirotant ce breuvage bizarre appelé «café cassé», lequel, au vu de l’état du lieu, porte bien son nom. Le regard va de gauche à droite et vice versa tel un spectateur d’une rencontre de tennis. On l’a d’ailleurs surnommé, café Roland Garros. Il porte un autre nom, non moins exotique bien entendu et jouxte un autre café qui fait office, selon l’écriteau au fronton de l’établissement, à la fois de boulangerie, de pâtisserie, de confiserie, de glacier et de salon de thé. Bref, ce serait, selon la formule balzacienne, le plus grand parlement du peuple. On y mange et on y boit des cafés et des jus panachés à base de tous les fruits exotiques et du terroir. On y parle de tout et de rien. Surtout de rien. Non loin –un café n’est jamais trop loin d’un autre café– il y a cet ancien bar reconverti depuis –à la faveur de ces temps de frénésie faussement religieuse– en crémerie-boulangerie-salon de thé. On ne compte plus, en effet, ces reconversions au cours desquelles d’anciens bistrotiers «repentis» ont décidé, après avoir laissé pousser la barbe, de «halaliser» leur commerce, par conviction ou sous la pression de la société.

Autre signe de ces temps chamboulés, l’introduction de l’anglais dans les noms donnés aux cafés des quartiers populaires. Juste en face de la modeste gare d’Aïn Sebaa de Casablanca par exemple, et jusqu’au au centre de cet ancien quartier industriel, on peut voir une série de cafés, au design assez moderne, qui répondent à des noms qu’on dirait sortis de «Greewich Village» à New York, tels «Half Moon» ou «Fiste Time». On n’y parle pas anglais et on n’y sert pas autre chose que ce que sert le café d’en face répondant au convivial nom, Marhaba : café-serré, café-cassé, crème-tirée, thé à la menthe ou à l’absinthe, m’sémen et harcha en supplément.

Avons-nous déjà connu de cafés où l’on vient parler des choses de l’art et de la culture ? Certains lieux ont certes réuni écrivains, poètes et journalistes, tel le cas des terrasses du Balima à Rabat ou de la Comédie à Casablanca. Mais c’était au temps où les frères Seddiki, Tayeb et Saïd, répandaient à la ronde leur humour et leurs traits d’esprit ; au temps où l’on pouvait croiser un poète comme Khaïr-Eddine passant de table en table et devisant avec le tout-venant. «Temples de délassement et de sociabilité». Ainsi qualifie-t-on les cafés lorsqu’il s’agit de ces espaces qui réunissaient des écrivains en mal d’inspiration et des artistes fauchés à la recherche d’une compagnie amicale ou d’une âme charitable. Ou simplement des gens qui rêvent en regardant passer les jours, en regardant passer le temps… Des romans et des pièces de théâtre, des poèmes et des projets d’exposition de peinture ont vu le jour dans ces lieux de «délassement et de sociabilité».

Que sont ces espaces devenus ? Comme par cette douce soirée ramadanesque, au mitan des années 80, lorsqu’on entendait fuser des traits d’esprit au milieu de fragments de poèmes d’Al Moutanabbi, de Syabe, de Verlaine et de Mallarmé, déclamés par un poète aujourd’hui disparu…