Agitateur de mots (43)
7 mars 2018
Najib Refaif (611 articles)
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Agitateur de mots (43)

sûr de rien et cultivant le doute, je bricole souvent dans l’incertain ; d’où ce récit personnel sinueux dont les ellipses volontaires et les omissions inconscientes qui en marquent la narration et la vocation.

De quel passé recomposé par une mémoire sélective ou rétive est-on porteur ? A travers quels souvenirs et par quelles souvenances peut-on le remonter ? Est-il celui-là même que l’on sait ou l’autre dont on tait, omet ou oublie tel fait ou tel souvenir ? Personnellement, je n’en sais rien et voilà pourquoi j’ai continué ce récit quasi feuilletonnant rédigé au gré des souvenirs qui remontent à la surface dans le désordre et sans chronologie aucune. Et voilà aussi pourquoi je le conclus.

Né entre deux siècles, j’ai raconté une partie de ma vie sans sacrifier à la loi du genre qui nous somme de tout faire remonter à l’enfance. Je me suis contenté d’esquisser un récit semi-autobiographique sur une époque précise, estudiantine et surtout professionnelle. Estimant que mon enfance, si elle diffère quelque peu de celle d’autres personnes que j’ai côtoyées, connues ou aimées, n’a rien d’extraordinairement différent. D’extraction modeste, voire un peu moins, je n’ai pas gardé de cette période le souvenir d’avoir été malheureux, maltraité ou rejeté. Privé de certaines choses, sans doute, mais de cela c’est bien après que l’on se rend compte. Lorsqu’on se compare on se désole a posteriori, mais dans ce vieux quartier mérinide qu’est Fès J’did nous étions nombreux à être logés à la même enseigne, si j’ose dire. Voilà pourquoi je n’ai pas cru approprié ni important d’étaler mon enfance ou de la passer en revue en me désolant. Sachant par ailleurs qu’il m’arrive parfois d’évoquer au cours de ce récit tel réminiscence, ou de faire référence à quelques moments saillants de mon enfance. Je ne sais pas si, dans le destin d’une personne, tout se décide vraiment dès l’enfance. Je me suis souvent opposé à tout déterminisme social ou culturel tout en étant conscient qu’il est parfois bon de laisser une place ou un doute quant à ce grand mystère qui façonne la vie d’un homme et qu’on appelle hasard, destin écrit, mektoub ou fatalité. Je crois autant au libre arbitre qu’à la chance, aux aléas de la vie et je laisse une part à l’irrationnel, voire à la pensée magique. Sûr de rien et cultivant le doute, je bricole souvent dans l’incertain ; d’où ce récit personnel sinueux dont les ellipses volontaires et les omissions inconscientes qui en marquent la narration et la vocation. Il m’arrive aussi en écrivant ce récit, et en décrivant quelques aspects de mon passé au cours d’une période déterminée (les années 80 en l’occurrence), de sauter par-dessus cet abîme que l’Histoire marocaine a creusé au-dessus de la tête des gens. N’étant pas historien et répugnant à camper le rôle d’histrion de la presse de cette époque. Je suis le produit de notre temps marocain, toujours le même et sans cesse recommencé. Mais ce temps passé, mes lectures diverses et désordonnées, mes quelques notions sur l’histoire, et surtout l’expérience de la vie m’ont appris qu’il y a deux histoires qui coexistent sans s’annihiler. L’histoire écrite par les vainqueurs : on la connaît, elle est apologétique, triomphante et arrogante ; elle est vécue au présent de l’indicatif. Elle ne se projette pas dans l’avenir. Celle écrite par les vaincus, en revanche, si revanche il y a et lorsqu’elle est écrite, est mélancolique, colérique (mélancolérique). Mais cette mélancolie lui donne une énergie qui réanime l’espérance. Elle se tourne donc vers l’avenir. La différence, comme le dit l’historien allemand Reinhart Kosselleck (1923-2006), est que si celle des vainqueurs est apologétique, l’histoire écrite par les vaincus est critique. La mienne, tout compte fait, ne s’inscrit ni dans l’une ni dans l’autre. Mon histoire est d’espérance, mais mon songe est d’ailleurs…

Après plus de 25 ans à chroniquer sur le temps qui passe, me voilà traversant entre deux siècles d’une rive à l’autre vers un autre cap, le cœur léger et la mémoire en bandoulière. Mon voyage à travers ces chroniques de «bonne espérance» m’a permis de garder le contact avec l’écriture et les mots dans une langue qui n’est pas la mienne, quoiqu’on dise et quoique j’en pense. Mais c’est de cette étrangeté que je me nourris lorsque je pense ou que je rêve (ce qui m’arrive souvent) avec les mots de cette langue étrange et étrangère. Je fais donc partie d’une génération née entre deux siècles, entre deux rêves, plusieurs désillusions et une grande espérance. «Attaché au piquet de l’instant», je regarde les étoiles briller dans un ciel mutique, mords dans un croissant de lune et respire dans leur douce clarté. Agitateur de mots, je me targue, comme Borges, de ceux que j’ai lus et non de ceux que j’ai écrits…