Raja, le champion… aux pieds d’argile
22 juillet 2011
Lavieeco (25422 articles)
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Raja, le champion… aux pieds d’argile

A quelques jours d’un match crucial de Ligue des champions d’Afrique, il perd son entraîneur et le moral de ses joueurs est au plus bas. Le président Hanat veut démissionner et les finances du club sont dans le rouge l’obligeant à  lever le pied sur les recrutements : 6 MDH de déficit.

Samedi 16 juillet, 23h15. Au sortir de la rencontre entre le Raja club Athletic (RCA) et l’équipe camerounaise du «Coton Sport», la stupeur se lisait dans les yeux des supporteurs des Verts. Certes, n’était pas tant le semi-échec essuyé par leurs favoris qui les mettait dans tous leurs états que l’apathie de ces derniers qui se sont laissés dominer pendant plus de la moitié du match. Parmi les joueurs alignés par l’entraîneur intérim de M’hamed Fakhir, Abdellatif Jrindou, six ne semblaient attendre, dès l’entame de la deuxième mi-temps, qu’une chose, le coup de sifflet final de l’arbitre. Quant aux rares vaillants, ils n’étaient pas en jambes, faute d’une préparation physique suffisante. L’impréparation a été le mot-clé de ce ratage d’un match aussi important à domicile. Elle se trouvait liée à l’affligeante atmosphère qui a flotté sur la concentration à Agadir, avec des échauffourées entre l’entraîneur et certains joueurs, des coups de théâtre peu ragoûtants et des fugues qui ressemblaient à des désertions. En somme, une atmosphère de crise. Mais celle-ci s’est déclenchée bien plus tôt…
Quand, le 22 mai dernier, le Raja conquit son dixième titre, à la fin d’une saison où il aura progressivement raffermi sa supériorité technique, ses fans se mirent à rêver à d’autres exploits. Rêver n’est pas le terme approprié ; ils étaient sûrs que leur équipe allait écraser tout sur son passage, rafler titres et trophées, surtout cette Ligue des champions qui les fuit depuis quelques saisons. Si on leur rappelait que pour y parvenir, il faudrait d’abord passer sur le corps du redoutable Coton Sport, également champion de la première division camerounaise, ils faisaient observer qu’en 2003 le Raja n’en avait fait qu’une bouchée
(2-0), remportant ainsi la Coupe de la CAF. Dans cette vue, le Raja, se persuadaient-ils, engagerait tout ce qui se fait de mieux en matière de joueurs marocains et continentaux.

Pourquoi le président tient-il à démissionner ?

Et voilà tout d’abord que le président Abdesslam Hanat vint doucher l’enthousiasme des supporteurs, en révélant que les finances du club se portent mal et que, pour éviter la banqueroute, rien de tel que de revenir à la politique d’austérité prônée par son prédécesseur Abdellah Ghallam. Le Raja sera donc au pain sec et à l’eau, question recrutement, alors que son banc de remplacement est d’une faiblesse criante et surtout alors que le Wydad, l’éternel rival, a réalisé une belle moisson lors du mercato d’été, puisant dans le vivier du championnat. L’entraîneur M’hamed Fakhir, à qui on avait promis déjà il y a un an des ressources pour revigorer l’équipe, est sonné ; les adhérents et les supporteurs grincent ; des membres du comité expriment ouvertement leur désaccord avec le président sur ce point essentiel. Ils n’en seront pas à leur seul désenchantement. Ne se sentant pas en mesure de piloter un navire qui rame -et qu’il a déjà présidé entre 2002 et 2004-, Abdesslam Hanat envisage d’en prendre congé. A cette éventualité, la maison Raja se met à craquer. «Si Abdesslam Hanat avait, à un certain moment, songé à démissionner, ce n’était sûrement pas à cause du déficit de son club. Car celui-ci est dérisoire, à peine 6 MDH. Pas de quoi fouetter un chat, quand on récolte 10,4 MDH du sponsoring, 2 MDH de l’école de formation, 6 MDH de recettes, et qu’on peut tabler sur au moins 10 MDH que rapporteraient les transferts des joueurs. Non, la raison de cette volonté de démission doit se trouver ailleurs que dans la situation financière du Raja», soutient Belaid Bouimid, vice-président de l’Association internationale de la presse sportive et consultant à Radio Mars, entre autres activités.
Selon Abdelkader Retnani, ancien président du Raja, qui avait appuyé fermement la candidature de Abdesslam Hanat, après le retrait d’Abdellah Rhallam en 2010, le premier nommé n’aurait émis le vœu de partir que pour des «raisons de santé». Très souffrant, il ne se sentait plus «en mesure de mener la barque du Raja, un club très difficile à diriger, parce qu’il est presque ingouvernable et constamment en proie aux remous, turbulences et autres agitations». Mais ses partisans comme ses détracteurs avaient la conviction que sa démission aurait précipité le Raja dans une crise terrible. C’est pourquoi des personnages très influents au sein de l’équipe se sont permis de lui forcer la main. Il consentit à ajourner son dessein, au moins jusqu’à l’assemblée extraordinaire qui devrait se tenir en septembre prochain.
Ce nuage momentanément dissipé, on se remit à espérer des lendemains radieux. Après tout, se consolait-on, le Raja n’aurait pas besoin de virtuoses pour bien jouer sa partition, puisqu’il pouvait compter sur M’hamed Fakhir, le technicien qui a déjà montré à Agadir et aux FAR qu’il savait faire monter une mayonnaise avec des ingrédients simples. Ce fut justement ce personnage sur lequel on fondait maintes espérances qui allait se retrouver au cœur d’une mascarade aux effets désastreux pour le Raja. En effet, en vue du match contre Coton Sport, une concentration de 14 jours parut nécessaire. Dérogeant à sa nouvelle règle d’austérité, le comité du Raja mit les petits plats dans les grands : une ville où il fait bon vivre, Agadir, un hôtel luxueux, le Robinson, éloigné du vacarme et de délicates attentions.
Voilà le côté rose, le reste s’avéra vinaigre. Au premier jour, le jeudi 30 juin, M’hamed Fakhir constata, non sans amertume, l’absence de joueurs-clés et la présence d’autres dont il ne voulait pas. Ceux-ci, ayant été mis au parfum de son sentiment à leur égard, lui manifestaient leur hostilité. Le samedi 2 juillet, les joueurs s’échauffaient bruyamment, M’hamed Fakhir leur ordonna de cesser le «vacarme». Bouchaïb El Moubarki, le vétéran, protesta contre l’autoritarisme de son entraîneur, lequel lui fit signifier son renvoi. Le dimanche 3 juillet, après le décrassage matinal, les joueurs se sont vu bénéficier d’un quartier libre. A l’heure du dîner, tous étaient  rentrés à l’hôtel, sauf l’enfant terrible Mohcine Metouali. Il s’était attardé en ville afin de faire quelques emplettes. Remarquant Fakhir, qui l’attendait dans le hall, il se dirigea vers lui pour présenter ses excuses. Le technicien lui enjoignit d’ouvrir son sac. Le joueur refusa, ce qui poussa l’entraîneur à l’accuser d’avoir acheté des boissons alcoolisées. Metouali jeta le sac par terre, et s’en alla se venger sur les meubles de sa chambre. Le lendemain, il retourna à Casablanca. «Monsieur Fakhir, pour qui j’avais beaucoup de respect, m’a profondément humilié, en cherchant à inspecter mon sac, avec la certitude qu’il renfermait je ne sais quoi d’interdit par la loi. Il a poussé le mépris jusqu’à me tirer les oreilles comme si j’étais un enfant. Je suis sûr qu’il a dû faire une drôle de tête en constatant qu’il n’y avait que des affaires de toilette», s’indigne le feu-follet.
Plus les jours passaient, plus l’atmosphère était tendue entre les joueurs et l’entraîneur. Tous avaient pris fait et cause pour El Mbarki et Metouali ; et le montraient par des actes de rébellion et de non-respect des consignes. Fakhir aurait pu mettre de l’eau dans son vin, et ainsi apaiser les esprits chauffés à blanc. Il en fit autrement en n’en faisant qu’à sa tête. Du coup, il exacerbait le climat de crise entre lui et ses protégés, mais qui couvait parmi le «peuple» rajaoui, comme l’a révélé l’assemblée générale, tenue le lundi 4 juillet, au siège de la Lydec, à Casablanca.

L’assemblée générale du 4 juillet a été houleuse, signe du malaise profond du Raja

Abdelkader Retnani, pourtant habitué aux errements du Raja, en est encore outré. «Je n’ai jamais assisté à une assemblée aussi pourrie que celle-là. De tout temps, il y avait une rangée réservée aux anciens présidents, étant donné qu’ils sont, de droit, membres du bureau. Cette fois, des gros bras nous barraient le chemin à la salle. Les adhérents, qui paient cher leur adhésion, ont subi le même sort. Nous avons parlementé pendant longtemps pour pouvoir entrer et nous exprimer. On nous a permis, finalement, d’accéder à la réunion à condition de nous taire !». Cela n’a pas empêché les sages, les adhérents et les représentants des trois associations de supporteurs de dire leur fait aux dirigeants du Raja et de mettre au jour le marasme dans lequel s’enfonce le club. Retour à Agadir, le mardi 5 juillet, pour observer que les nuages s’épaississent, obscurcissant un ciel déjà menaçant. Les joueurs, ce matin-là, sont gagnés par la stupeur. A leur réveil, ils apprennent que leur entraîneur, sans crier gare, a pris ses cliques et ses claques. Quelle mouche l’a piqué ? Mieux vaut le faire parler : «Je ne suis ni capricieux ni fantasque, j’ai la tête sur les épaules et je sais ce que je veux et pourquoi je le veux. D’abord, j’en ai eu assez du désordre qui régnait lors de la concentration à Agadir et des agissements malsains de certains joueurs indignes de ce rang. Ensuite, j’ai appris que l’assemblée générale, par mesure d’économie, a décidé que le Raja s’appuierait uniquement sur les joueurs issus de son centre de formation, ce qui, en clair, veut dire que le comité n’engagera pas les recrues que j’ai demandées. Et ça, je ne puis l’admettre, parce qu’il correspond à la rupture unilatérale d’un pacte».
Le premier à s’indigner de l’attitude de Fakhir est Abdesslam Hanat. «J’ai du mal à comprendre qu’un homme aussi raisonnable et si attaché au club qu’il cornaque puisse déserter une concentration déterminante, puis se volatiliser comme ça, à quelques jours de l’opposition de son équipe à une autre brillante, pour le compte de la Ligue des champions. C’est du pur lâchage, qui ne sied pas à un technicien de sa trempe», s’écrie-t-il. Et quand on lui objecte qu’il n’est pas lui-même exempt de reproches, dans la mesure où il a refusé de satisfaire aux demandes de recrues de valeur formulées par M’hamed Fakhir, il rétorque que c’est inexact. Et de citer quelques noms tel que celui de Farid Talhaoui. Qui croire ? Ce qui est certain, c’est que le désengagement de M’hamed Fakhir a envenimé la mauvaise passe que traverse le Raja. Une victoire contre Coton Sport l’aurait adoucie et permis d’entrevoir des jours meilleurs. Il n’en fut pas le cas. Le Raja n’est pas encore au creux de la vague, mais il s’y précipite allègrement. A moins qu’il ne trouve une planche de salut. Pour autant, Abdelkader Retnani, Rajaoui jusqu’à la racine de ses cheveux clairsemés, ne cède pas à la panique : «A plusieurs reprises, le Raja a atteint le fond de l’abîme, mais il a toujours su rebondir, remonter la pente, redorer son blason. Cette fois encore, ce sera le cas».
On aimerait partager son optimisme, car il ne sied pas au Raja de se retrouver à terre, mais en attendant, l’ambiance n’est pas des meilleures et Balaci, le Roumain, aura fort à faire pour remettre de l’huile dans l’engrenage d’une équipe que l’on dit démoralisée. C’est bien connu, dans le foot, les ennuis arrivent tous en même temps et le creux peut vous coûter une saison. Allo…