L’Université marocaine à l’ère de l’apprentissage à distance
17 novembre 2015
Jaouad Midech (648 articles)
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L’Université marocaine à l’ère de l’apprentissage à distance

L’apprentissage à distance via le numérique commence à prendre sa place dans les universités marocaines. Les cours sont enregistrés et mis à la disposition de tous via une adresse électronique. Pour une meilleure accessibilité, des connexions wifi sont installées dans les campus, des data center et des applications mobiles sont en cours création.

Plusieurs universités publiques marocaines se sont mises, ou sont en train de le faire, à l’apprentissage en ligne. Le temps où les étudiants étaient massés par centaines dans un amphithéâtre pour écouter en direct les explications d’un professeur est révolu, ou en train de l’être, à une époque où le digital occupe de plus en plus une place prépondérante dans le processus d’apprentissage. Nous citons ici l’expérience en ce domaine de deux universités de grande taille : celle de Cadi Ayyad de Marrakech et l’Université Hassan II de Casablanca-Mohammédia. L’une et l’autre connaissent chaque année un afflux massif d’étudiants, particulièrement dans les établissements à accès ouvert qui forment la majorité des effectifs. Les deux, mais il y en a d’autres, ont lancé des plates-formes MOOC (Massive open online courses) comme réponse aux problèmes de la massification et du faible taux d’encadrement en termes d’enseignants-chercheurs dont elles souffrent. Inspiré du modèle américain, le MOOC se veut une plate-forme pédagogique pour la transmission du savoir en accès libre et ouvert à tous. Les cours magistraux, mais aussi les travaux dirigés (TD) et travaux pratiques (TP) sont scénarisés et enregistrés sur des supports numériques et mis à la disposition des étudiants. Des espaces et du matériel de haute qualité acoustique pour l’enregistrement de ces cours sont opérationnels ou en voie d’opérationnalisation. L’accès à ces cours, TD et TP est à la portée de tous les étudiants via l’adresse électronique de l’université depuis n’importe quel navigateur internet (sur PC, portable, smartphone, tablette ou autre). Les étudiants peuvent ainsi se connecter pour visionner leurs cours à volonté, améliorer leur compréhension, et surmonter en même temps la barrière linguistique. Une solution «low-cost», comme l’explique Abdellatif Miraoui, président de l’Université Cadi Ayyad (UCA) de Marrakech, en termes d’investissement humain et matériel, pour atteindre en même temps quelques autres objectifs, tels que la réduction du taux d’échec, l’optimisation du temps en présentiel, l’amélioration du niveau en langues…). Néanmois, M. Miraoui précise que «cette numérisation n’entend pas remplacer les cours, mais les compléter. L’enseignant est toujours là pour ajuster, compléter, et répondre aux questions posées par l’étudiant». Mais cette politique du numérique est «fondamentale» pour notre président : «L’innovation s’impose aujourd’hui comme seule voie possible pour la promotion de la qualité de l’enseignement, de la recherche et de la gouvernance au sein de nos universités».

Le déficit en enseignants-chercheurs s’accélère d’année en année

L’apprentissage à distance via le numérique est ainsi introduit dans les universités marocaines pour essayer de résoudre deux épineux problèmes : le déficit qu’elles connaissent en matière d’enseignants-chercheurs et la carence en matière d’infrastructures. Le CNDH, dans l’un de ses rapports sur l’enseignement, parle même d’une baisse de 3,6% du nombre des enseignants-chercheurs entre 2005 et 2009, passant ainsi de 14 416 à 13 909 enseignants, alors que partout dans le monde arabe, souligne cette étude, «la tendance est marquée plutôt par une augmentation accélérée du personnel enseignant». Et ce déficit ne fait que s’accélérer d’année en année. L’université marocaine ne compte pas moins de
620 000 étudiants, pour un personnel enseignant inférieur aux normes. L’UCA à titre d’exemple totalise 69320 étudiants en cette rentrée universitaire 2015-2016, avec un nombre d’enseignants-chercheurs ne dépassant pas 1 500. Soit en moyenne 47 étudiants par enseignant. Idem pour l’Université Hassan II. Elle compte pour cette rentrée universitaire 95730 étudiants inscrits (dont 2 276 étudiants étrangers) alors que le nombre d’enseignants-chercheurs ne dépasse pas 2 165, soit un ratio d’un enseignant pour 44 étudiants. Ces taux, faut-il le rappeler, atteignent le seuil critique de 262 étudiants par enseignant dans certains établissements à accès ouvert, comme les Facultés de droit, des lettres et des sciences. Ils sont en tout cas loin de ceux des pays comme la France et l’Espagne, qui enregistrent respectivement 12 et 14 étudiants par enseignant.

Pour combler ce béant déficit, le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique a recommandé en juillet dernier dans sa vision stratégique 2015-2030 de former 15000 enseignants-chercheurs d’ici 2030, soit 1 000 par an. Cela est possible, annonce le ministre de l’enseignement supérieur, Lahcen Daoudi, d’autant qu’à partir de 2019, démographie oblige, le nombre d’étudiants va stagner au Maroc. Mais en attendant, il faut se contenter de ce que l’on a, et chercher des solutions pratiques. «Au lieu de se plaindre sans cesse de cette faiblesse en matière de cadres, il est recommandé que nous fassions un effort en matière d’innovation. Le Maroc reste un pays pauvre, c’est un fait, il faut maintenant trouver des solutions pratiques et urgentes au phénomène de la massification, qui n’est pas en fait un vrai problème en soi», estime Abdellatif Miraoui. Pas un vrai problème en soi, car, toutes proportions gardées, le Maroc est l’un des pays qui comptent, malgré ses 620000 étudiants, l’un des ratios par habitant les plus faibles dans la région. Soit 15 étudiants pour mille habitants, alors qu’il est de l’ordre de 34/1 000 en Tunisie, de 32/1 000 en Algérie ou de 40/1 000 en Jordanie. L’une de ces solutions pratiques est donc l’utilisation des TIC dans l’apprentissage au sein de nos universités.

Et il faut dire que l’UCA est pionnière en la matière. Grâce à son président actuel M. Miraoui, qui a fait ce choix depuis 2013, soit deux ans après sa nomination à la tête de l’UCA. Son expérience en tant que président (depuis mai 2013) de l’Agence universitaire de la francophonie, un réseau mondial d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche partiellement ou entièrement francophones regroupant plus de 100 pays, y a certainement contribué. Son argumentaire pour ce choix de la numérisation des méthodes de transmission du savoir n’est pas dénué de fondement. «On a beau développer notre capacité d’accueil, argumente-t-il, pour suivre l’afflux des nouveaux étudiants qui rejoignent chaque année nos campus, avec la construction de nouvelles salles et de nouveaux amphithéâtres, il est impossible d’assurer à tout le monde une place assise. Si l’on couvre 60% de places assises, c’est déjà pas mal», estime t-il.

Un data center aux normes internationales

Pour développer cet apprentissage à distance, cette université a créé une plate-forme intitulée [email protected], accessible via l’adresse électronique de l’université. Son utilisation a été menée conjointement avec le développement de trois projets, pour faire de l’UCA ce qu’on appelle, en langage anglo-saxon, une «smart university». Il y a le wifi en campus, l’ENT (Environnement numérique de travail), et il y a l’«UCA Mobile».

Le premier, un réseau wifi haut débit, est opérationnel depuis juin dernier. Intitulé «vers une smart université», il vise à doter cette dernière d’une solution intégrée qui utilise la nouvelle technologie TV white space (TVWS). La première phase du projet a permis la mise en place d’une infrastructure numérique dans 9 établissements de l’UCA. Pour l’aboutissement de ce projet, un partenariat a été tissé avec Microsoft, qui s’est engagé à investir 1,5 MDH pour l’infrastructure, les logiciels et l’accompagnement pendant trois ans renouvelables. L’université va avec ce projet bénéficier d’une connexion 10 fois plus rapide. Pour une meilleure optimisation, un data center aux normes internationales a été installé : un centre de données comprenant des serveurs et des équipements réseaux pour la gestion et la sécurisation du flux intranet et internet de l’UCA ainsi qu’un système de stockage des données.

Le deuxième projet, l’ENT, vise à connecter toute la communauté de l’université via des services et des applications qui facilitent l’accès à l’information, la gestion des données. L’ENT, opérationnel d’ailleurs dans toutes les universités publiques marocaines, offre des services administratifs aux étudiants, aux enseignants et aux administratifs (emplois du temps, relevés de notes, attestations,…) ainsi que des plate-formes numériques de gestion et de suivi des inscriptions.

Le troisième projet, l’UCA Mobile, est encore en phase d’étude. Les équipes de l’université travaillent au développement d’applications mobiles visant à rendre accessibles, via le téléphone, les services et les informations pouvant intéresser l’ensemble de la communauté UCA.

Cela pour l’université de Marrakech. Quid de celle de Casablanca-Mohammédia ? Dans cette dernière, la formation des enseignants sur le numérique et la production des cours à distance au profit des étudiants de 3e cycle et des étudiants en formation initiale a commencé il y a quelques années. En 2010, elle a lancé sa plate-forme «UH2C MOOC» accessible via le lien www.mooc.univh2c.ma, s’inscrivant dans le projet de développement de «Université numérique» de cet établissement pour la période 2015-2018. Cette plate-forme «UH2C MOOCs» est en voie d’enrichissement par des cours dispensés dans l’offre globale de formation de l’université. Techniquement, un premier studio est aménagé au niveau du Centre des ressources universitaires (CRU) en l’équipant d’un matériel audiovisuel pour l’enregistrement et le montage des MOOCs, une caméra professionnelle, des micros, des postes de production. Un projet d’aménagement d’un deuxième centre au niveau du Centre universitaire de ressources informatiques (CURI) est en cours pour desservir le campus de Mohammédia. Il est prévu aussi un projet d’équipement d’un amphi pilote pour les enregistrements des cours directement à partir des amphithéâtres. «Cette initiative commencera d’abord au niveau de le Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Casablanca et sera généralisée au reste des établissements», informent les dirigeants de l’université.

– Le campus de Tamansourt Le programme de création d’un campus universitaire intégré à la ville nouvelle de Tamansourt (12 km au Nord-Ouest de Marrakech, sur la Route de Safi) est lancé. Il est d’une capacité d’accueil d’environ 60 000 places physiques. Le choix de cette ville est le fruit d’une longue réflexion menée conjointement par la présidence de l’université et ses partenaires (gouvernement, collectifs locaux et régionaux…) afin que l’UCA puisse disposer d’une assiette foncière publique sur une zone urbaine et équipée à même d’accueillir un complexe universitaire intégré. Un terrain de 165 hectares situé vers l’ouest de Tamansourt a été réservé pour les études de programmation par l’université en 2014. Ce grand projet d’avenir a connu la participation de divers partenaires dont plusieurs ministères, Al Omrane, la Ville de Tamansourt, la région de Marrakech-Tensift-El Haouz (avant le découpage selon le modèle de la régionalisation avancée) et la wilaya de la région. – La bibliothèque numérique de l’UCA La bibliothèque numérique est un des projets ambitieux de l’université. Il est actuellement à la phase de recherche de financement. Elle vise à offrir aux étudiants et aux chercheurs un espace et un accès à des banques de données numériques, des revues scientifiques, des livres numériques, des thèses et mémoires, des contenus audiovisuels, des encyclopédies, des journaux de presse numériques, des magazines spécialisés, des cours techniques donnant lieu à des certifications. Elle permettra également de numériser et d’héberger des contenus réalisés au sein des laboratoires et des centres pédagogiques de l’UCA, en particulier les cours et les conférences enregistrés dans le cadre de l’[email protected]

C’est ce que recommande le Conseil supérieur de l’éducation, de formation et de la recherche scientifique dans sa stratégie 2015-2030. Un défi à relever par le ministère de l’enseignement supérieur, sur lequel Lahcen Daoudi semble optimiste. Tout un programme a été annoncé pour atteindre cet objectif. A partir de cette rentrée universitaire, 500 nouveaux postes seront créés, et 500 doctorants vont être recrutés de l’administration pour aller enseigner dans les universités. Le ministre prévoit pour toutes ces nouvelles recrues des formations dans les TIC, puisque les techniques d’enseignement ne sont plus les mêmes et introduisent de plus en plus les technologies de l’information et de la communication. Des appels d’offres pour l’achat de matériel informatique est en cours d’ailleurs dans toutes les universités, pour mettre entre les mains des futurs enseignants, et des étudiants, toutes ces nouvelles techniques d’apprentissage, annonce le ministre.