Les Marocains en proie à  la frénésie du jeu
16 janvier 2004
Lavieeco (25422 articles)
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Les Marocains en proie à  la frénésie du jeu

Huit cent vingt mille dirhams ! Le prix du bonheur pour ce grand gagnant du Toto Foot et pour les services de promotion de la Marocaine des jeux et des sports.

Huit cent vingt mille dirhams ! Le prix du bonheur pour ce grand gagnant du Toto Foot et pour les services de promotion de la Marocaine des jeux et des sports. Quatre-vingt-deux briques pour une mise de 82 DH ! Soit une mise multipliée par 10 000 pour cet heureux parieur, en l’honneur duquel la Marocaine des jeux et des sports a concocté, ce vendredi 2 janvier, à son siège, une sympathique cérémonie. Le veinard n’en revient pas. Peu disert, il se contente de murmurer que ce pactole lui permettra de changer de vie.
Changer de vie grâce au jeu, l’idée est nouvelle au Maroc. Elle fait se précipiter des centaines de milliers de Marocains, rêvant de toucher le jackpot, chez les buralistes ou les cafés-PMU (Pari mutuel urbain). Et on les y aperçoit, qui grattant fébrilement des billets de loterie instantanée, qui cochant soigneusement des numéros du Loto, qui se torturant les méninges pour former la combinaison idéale. L’idée de changer de vie grâce au jeu porte la marque de la volonté offensive de trois sociétés : le PMUM (Pari mutuel urbain marocain), la Loterie nationale et la Marocaine des jeux et des sports. Celles-ci attaquent sur tous les fronts, d’abord en se volant cordialement dans les plumes, ensuite, en aguichant sans vergogne ces Marocains récalcitrants qui ne jouent encore à rien et qui finiront bien un jour par se prendre au jeu. L’argument de la séduction est limpide : faire fortune, par le truchement d’un ticket gagnant, cela n’arrive pas qu’aux autres.
Avec bonheur. Autrefois révélateurs d’un caractère faible, les jeux d’argent prennent aujourd’hui les proportions d’une épidémie. En témoigne le chiffre d’affaires des trois sociétés concurrentes qui serait, annuellement, de 1,7 milliard de dirhams pour le PMUM, de 650 millions de dirhams pour la Loterie nationale et de 300 millions de dirhams pour la Marocaine des jeux et des sports, révèle Mohammed El Mostafa Boukili, directeur de cette dernière. Soit, en moyenne, 88,30 DH par Marocain et par an.

2,65 milliards de DH dépensés chaque année
De surcroît, les jeux ne se cachent plus. Ils s’affichent sur les écrans de télévision et dans les journaux. Ils entretiennent les conversations de travail et de bistrot. Ils sont devenus la lueur qui illumine, en clignotant, des millions de cerveaux. «Quand je suis dans le bus, je meuble mon temps en songeant à tout ce que je ferai avec la cagnotte, que je finirai bien par remporter un jour. Je joue au Loto depuis dix ans, toujours les mêmes numéros ; le plus que j’ai gagné jusqu’ici, c’est 800 DH. Il n’y a pas de raison que la chance continue à me fuir. J’ai bon espoir. Mon horoscope m’incite à l’optimisme», confie Jamila, vendeuse dans un magasin. Et ils se comptent par millions les Marocains qui se bercent de songes en technicolor.
L’ivresse du jeu n’est pas, loin s’en faut, une spécialité marocaine. «Le monde entier semble soudain entraîné dans la spirale frénétique du jeu», affirme dans Business Week l’universitaire américain William Thomson. Avec des préférences : les Américains sont des flambeurs impénitents, les Anglais ont une prédilection pour les chevaux, les Allemands adorent la loterie, les Espagnols se ruent sur les machines à sous, les Italiens ont comme dadas les paris sportifs, les Marocains sont plutôt éclectiques.
Un serveur, dans un café, avoue consacrer ses pourboires à des jeux divers : 10 DH par jour à la loterie instantée, 50 DH chaque semaine au Loto, 40 DH hebdomadaires au quarté et 80 DH au Toto Foot, chaque samedi que Dieu fait. Mais tout le Maroc désireux de cultiver l’oseille qui ne figure pas sur son bulletin de paie ne se comporte pas comme ce serveur. Selon une étude menée, en 2003, par la Marocaine des jeux et des sports, sur un échantillon de 1 075 individus, le Toto Foot attirerait particulièrement les citadins (76%), de sexe masculin (93%), dont 40% ont entre 25 et 34 ans ; les femmes ne seraient pas indifférentes aux loteries instantanées, dont les amateurs se recruteraient parmi les citadins (87%), plutôt de sexe masculin (77% pour 23% de femmes), et d’âges différents (46% ont entre 25 et 34 ans) ; le Loto intéresserait davantage les plus de 24 ans, sans distinction de sexe ou de niveau d’instruction, alors que les intoxiqués des courses de chevaux seraient majoritairement des hommes, âgés de plus de 45 ans et possédant un niveau d’instruction appréciable.

Près de la moitié des recettes est absorbée par les gains des joueurs
Contrairement à une idée encore très répandue, les gens n’obéissent pas au fol espoir du gros lot parce qu’ils sont pauvres. En réalité, le jeu fait partie intégrante d’un marché des loisirs en pleine expansion auprès de toutes les classes sociales. A preuve, nos compatriotes ont lâché, en 2002, 300 MDH pour acquérir les billets du Loto; ils ont investi 25 MDH sur les tickets du Quattro et parié 74 MDH au Toto Foot, sans compter l’argent dépensé en loteries instantanées émises par la Marocaine des jeux et des sports, et en paris sur les chevaux, pour lesquels nous n’avons pas eu accès aux chiffres. Bien sûr, une partie de cette manne revient aux heureux élus de la chance. 51% (Loto), 57% (Quatro), 54% (Toto Foot)… Mais on reste sidéré devant l’ampleur de la mise totale. De quoi créer des centaines de milliers d’emplois.
Selon les experts, le marché est loin d’être saturé. Au PMUM comme à la Loterie nationale et à la Marocaine des jeux et des sports, on table, bon an mal an, sur une progression moyenne de 10%. Cela suffit pour faire du jeu un des secteurs prometteurs de l’économie marocaine. Et les sociétés de jeux se dépensent sans compter pour faire en sorte que le fruit soit à la hauteur des promesses des fleurs.
Il y a cinq ans, le PMUM était donné pour mort. Son fleuron, le tiercé, s’essoufflait. Les courtines puaient la ringardise. Les traditionnels cafés-PMU vivotaient sur leur clientèle éternelle, mégoteuse et grisonnante. Il fallait moderniser, d’abord en informatisant. C’est chose faite depuis 2002, et accompagnée de nouvelles techniques de développement. Aujourd’hui, les machines permettent d’étendre les horaires d’enregistrement, les formules de jeux proposées au public sont multiples, les courses sont retransmises par satellite dans tout le Maroc. Parier devient la chose la plus aisée du monde. Et la plus gratifiante. Car le PMUM promeut le côté «écolo» du cheval, sa force et son émotion.
Le Toto Foot, créé en 1962, n’était pas mieux loti que le PMU. Beaucoup de joueurs s’en détournaient à cause des gains chichiteux. Il importait de les motiver. En 1995, la Marocaine des jeux et des sports s’y employa à fond. «Nous avons mis en place une structure opérationnelle susceptible de nous faire atteindre nos objectifs. Nous l’avons accompagnée d’une campagne de communication agressive, puis nous nous sommes lancés, depuis le 10 avril 2000, dans un processus d’informatisation qui fait qu’au jour d’aujourd’hui, nous possédons une plate-forme qui tourne en temps réel», explique M. Boukili. Ce n’est pas tout. Simultanément, le nombre des points de vente a été augmenté : ils étaient à peine 500, ils sont aujourd’hui au nombre de 2000. Et pour séduire davantage, les gains sont majorés d’une surprime de 100 000 DH versée au gagnant du premier rang, et de 30 000 DH au gagnant du deuxième rang. De quoi appâter le chaland. D’autant que ce dernier, en pariant, a le sentiment de faire œuvre citoyenne. De fait, le Toto Foot consacre 20% de ses recettes au Fonds national de développement du sport. Et le fait savoir, à coups de placards publicitaires.
Mais dans sa guerre avec la Loterie nationale et le PMUM, la Marocaine des jeux et des sports ne s’est pas contentée d’une chère aussi juteuse que le Toto Foot. Depuis 1995, elle propose une gamme de loteries instantanées, d’ailleurs constamment renouvelée pour les gens très pressés de «toucher». «Notre plan marketing prévoit un éventail de huit produits. Nous les renouvelons en fonction des performances enregistrées sur le terrain. Nous retirons les produits qui n’ont plus la faveur du public et nous leur en substituons d’autres, plus alléchants», affirme Mohammed El Mostafa Boukili. C’est ainsi qu’en sus de Bravo, Khmissa, As d’or, Fooz et Pyramid’or, trois nouvelles loteries instantanées, Cash, Trésor et Double chance, sont venues étoffer l’offre de la Marocaine des jeux et des sports, en attendant Banco et Athletico. Avec une mise de 5 à 10 DH, on peut y gagner jusqu’à 1,2 milliard de centimes. L’argument est imparable.
De son côté, le Loto marocain, tout en reflétant une image familiale, s’attache à susciter les paris du plus grand nombre. Dans ce dessein, il a introduit, dès 1991, un second tirage hebdomadaire. Huit ans plus tard, il a procédé à l’informatisation de ses réseaux de vente. Ceux-ci sont passés de 300, en 1995, à 2000, en 2003. La prime de relance, elle, qui était de l’ordre de 1 million de dirhams, atteint désormais 2,5 millions de dirhams. Enfin, depuis samedi 30 août 2003, le Loto s’est affranchi de la tutelle de son homologue français, en lançant ses propres tirages. Et les recettes de prospérer.
Aujourd’hui, la Marocaine des jeux et des sports surveille sa gamme et les résultats de ses deux rivaux, la Loterie nationale et le PMUM. Ce dernier a ajouté, depuis le 6 janvier dernier, le Quinté Plus à son offre déjà nombreuse. Aussitôt, la Marocaine des jeux et des sports réplique en concoctant une nouvelle loterie instantanée, le Win for life, qui permet au gagnant non pas de remporter le pactole, mais d’avoir droit à une rente mensuelle, parfois à vie. La guerre des jeux se poursuit, avec un grand avantage au PMUM. Parions que ses rivaux ne s’en laisseront pas conter