Les curieux résultats du baccalauréat 2018
7 août 2018
Aziza belouas (1465 articles)
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Les curieux résultats du baccalauréat 2018

Le taux de réussite augmente de 6,71 points par rapport à 2017. Une hausse difficilement explicable puisque le système d’enseignement n’a pas connu de changement. La faiblesse du niveau des élèves entraîne un haut niveau d’abandon en première année et de redoublement pour le reste.

L’année 2018 aura été un bon cru pour les bacheliers. Ce sont 238 550 élèves qui ont décroché le précieux sésame cette année. Ce qui représente un taux de réussite de 71,91%. D’après les chiffres du ministère de l’éducation nationale -qui n’a pas donné suite à nos sollicitations-, ce taux de réussite enregistre une augmentation de 6,71 points par rapport à l’année dernière, où le taux total des admis s’était établi à 65,2%. Pour embellir le tableau, 40% des nouveaux bacheliers ont décroché une mention. Ces résultats sont tirés, il faut le préciser, d’une part, par la filière scientifique, mathématique et technique où le taux de réussite a atteint 79,69%, dépassant ainsi le taux global, et, d’autre part, par le baccalauréat option internationale avec 97,82%. Les filières littéraires sont au troisième rang avec 70% d’admis.

Au-delà de l’effet d’annonce et de la joie des familles suscitée par ces résultats, comment peut-on expliquer ce taux de réussite ? Est-il un indicateur de performance ? Atteste-t-il d’une amélioration du système d’enseignement national ? Là-dessus, les interprétations des experts diffèrent. Ainsi, pour certains, les résultats du bac de cette année s’inscrivent dans la tendance d’évolution enregistrée durant les quatre ou cinq dernières années. «Nous avons assisté depuis 2012-2013 à une amélioration des résultats du bac. Même si la croissance a été timide, elle a été régulière et a permis au Maroc, qui était en deçà des performances des pays à niveau de développement égal et aussi des pays développés où les taux de réussite se situent respectivement à 70% et 80%, d’atteindre une moyenne normale de réussite», explique Abdellatif Komat, doyen de la Faculté HassanII des sciences économiques, juridiques et sociales de Ain Chock.

Pour d’autres spécialistes de la question de l’enseignement, le taux de réussite n’est en aucun cas révélateur d’une amélioration quelconque de l’enseignement national. Au contraire, souligne Ahmed Al Motamassik, enseignant et sociologue, «il atteste de la panne du système qui souffre de plusieurs problèmes». Un avis largement partagé par Abderrahmane Lahlou, opérateur privé de l’éducation scolaire et universitaire, qui avance que «ce taux s’explique par le mode actuel d’enseignement et d’apprentissage qui se résume ainsi : bachoter durant toute l’année et restituer le jour de l’examen sans aucune valeur ajoutée. Ce qui explique les notes de 18 et 19 dans plusieurs matières et spécialement dans les matières scientifiques. On peut dire aujourd’hui que l’examen du bac se mécanise aussi bien au niveau de l’apprentissage que des épreuves en elles-mêmes».

60% de déperdition et de redoublement dans les universités marocaines

Et Abderrahmane Lahlou tient à préciser que «c’est ce mode d’apprentissage qui justifie le fort taux de réussite dans les filières scientifiques puisque les élèves aujourd’hui apprennent les annales et les restituent le jour de l’examen car les questions et les énoncés collent systématiquement aux exercices des annales!». Abondant dans le même sens, Ahmed Al Motamassik avance que «le système de l’examen du bac, notamment l’évaluation continue dont les notes sont gonflées, explique les notes très élevées obtenues par les élèves et qui ne correspondent pas du tout à leur niveau ! Il faut noter que c’est aussi le résultat des cours particuliers intensifs dans les matières scientifiques décidés par les familles afin que leurs enfants puissent atteindre les seuils fixés par les diverses écoles et autres universités de la place». Ce qui, selon M. Lahlou, «défavorise les bons élèves qui travaillent intelligemment et qui réussissent avec un 13 et 14 de moyenne très bien mérité et reflétant tout à fait leur niveau». Globalement, les spécialistes de l’enseignement estiment qu’une notation très large permet à un grand nombre d’élèves, indépendamment de leur niveau, de décrocher le baccalauréat. Ce qui contribue largement, pense Abderrahmane Lahlou, «à une dévalorisation du bac marocain à l’étranger».

Et en interne quelle est la valeur de ce diplôme validant la fin du cycle des études secondaires? A quelles performances correspond-il ? Selon les résultats de 2016 du Programme national d’évaluation des acquis des élèves (PNEA), une évaluation standardisée et un instrument de mesure, à la fois, des acquis des élèves et du rendement interne du système éducatif, il n’y a pas de doute sur la faiblesse du niveau des élèves marocains.

Dans le cadre de ce dispositif accompagnant la mise en œuvre de la Vision stratégique 2015-2030 du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, les élèves sont évalués en français, en arabe, en histoire, en géographie, en mathématiques, en sciences de la vie et de la terre, ainsi qu’en physique et chimie. On retient principalement des carences en langues. Ainsi, en français, la majorité des élèves des troncs communs «Lettres & Sciences humaines», «Sciences» et «Originel» enregistre un score inférieur à 33. Pour les scientifiques, les scores en mathématiques montrent que 84% des élèves ont un score inférieur à la moyenne qui se situe à 38%, et 54% d’entre eux ne dépassent pas le seuil de 33%. Il est à noter que la majorité des élèves présente de sérieuses lacunes en production écrite en arabe. Partant de ces scores sans appel sur le niveau des lycéens marocains, les experts interrogés expliquent l’état des lieux actuel de l’enseignement supérieur qui compte, selon les dernières statistiques du ministère de l’éducation nationale, 880 000 étudiants. Selon Abdelatif Komat, «70% de ces étudiants sont inscrits dans les universités à accès ouvert et 15% dans les établissements à accès régulés (ENCG, ISCAE, EST, Faculté de médecine, etc.). Les écoles privées quant à elles accueillent 5 à 6% des bacheliers».

Les experts recommandent une cohérence entre les divers cycles de l’enseignement

Il faut noter que le choix des universités se fait par défaut lorsque les bacheliers, en dépit de fortes moyennes, n’arrivent pas à décrocher les concours d’accès aux grandes écoles et autres établissements à accès régulés. Cet état des lieux permet, selon Abderrahmane Lahlou, d’expliquer le taux de réussite élevé «qui n’est autre qu’un lâcher de barrage pour décongestionner le secondaire vers un enseignement supérieur également défaillant et en panne». Preuve en est le taux de déperdition et le taux de redoublement enregistré dans ce secteur et qui atteint 60%. Selon Abdellatif Komat, «l’université enregistre un taux d’abandon variant de 25 à 30% au cours de la première année. Et on notera également que l’obtention d’une licence se fait sur une durée de 5 à 6 ans!». Selon cette même source, 40% seulement des étudiants terminent leur cursus universitaire…

Face à ces nombreuses défaillances du système éducatif, une sérieuse réforme de fonds s’impose. Nos sources s’accordent à dire que ce chantier de la réforme doit se faire différemment de ce qui s’est fait jusqu’à présent. Il importe de commencer par le choix d’un projet social et culturel impliquant le choix d’un projet éducatif clair se fixant des objectifs précis et déterminés. Pour M. Komat, «cela peut se faire aujourd’hui dans la mesure où la stratégie 2015-2030 de l’enseignement est un cadre global de réforme. Ce qui permettra, contrairement à ce qui s’est fait antérieurement, de garantir une continuité des actions prévues».

Outre le cadre global de la réforme, quels en sont les ingrédients ? Nos experts appellent globalement à une concertation et à une implication des parties concernées, notamment les pouvoirs publics, les enseignants et les élèves. Les mesures qui vont être prises doivent être concrètes et réalisables et ne doivent pas s’inscrire dans une approche idéologique quelconque. Trois axes de réforme sont retenus, notamment la révision du système des deux années du baccalauréat aussi bien au niveau de la notation que du contenu des programmes, la motivation et la formation des enseignants et enfin l’amélioration du système de l’inspection qui présente actuellement de nombreuses faiblesses. Tout cela doit déboucher certainement, estiment nos sources, à une amélioration des acquis des élèves et de leurs performances. Et in fine au redressement de l’école marocaine qui constitue, avec le secteur de la santé, un véritable boulet pour le pays…