La saignée (hijama), une médecine ancestrale, compte de plus en plus d’adeptes
27 mai 2018
Aziza belouas (1465 articles)
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La saignée (hijama), une médecine ancestrale, compte de plus en plus d’adeptes

Plusieurs médecins généralistes la pratiquent dans les grandes villes; elle est aussi enseignée dans des centres spécialisés. Cette thérapie stimulerait la circulation du sang et de la lymphe, et renforcerait l’immunité.

Si autrefois, la hijama (ou cupping therapy), très ancienne thérapie, était pratiquée dans les souks par les hajjams (les coiffeurs), elle est aujourd’hui pratiquée par des médecins dans leur cabinet et compte de plus en plus d’adeptes. Appelée aussi «cupping therapy» en anglais ou encore médecine prophétique car très pratiquée du temps du Prophète Sidna Mohammed, cette technique consiste à effectuer de petites incisions superficielles faites à des endroits bien précis et en fonction de la maladie à guérir. Ensuite, le praticien applique une ventouse sur la partie incisée afin d’en extraire du sang. On récupère ainsi le sang, à l’aspect plus ou moins noirâtre et épais.

C’est la saignée qui permet de soulager les patients. Toutefois, cette opération peut aussi être réalisée sans incisions. On parle alors de «hijama à sec». La ventouse est appliquée alors après que la peau a été frictionnée avec de l’huile.

Dans le cabinet d’un médecin, au quartier Sidi Bernoussi à Casablanca, on compte une quinzaine de femmes dans la salle d’attente. Deux seulement d’entre elles sont venues pour une consultation médicale. Toutes les autres sont là pour leur séance de hijama. C’est dire que cette pratique draine de plus en plus de monde.

Qui s’y intéresse et pourquoi ? Selon ce généraliste de Sidi Bernoussi, deux types de profils sont plus demandeurs et pour deux raisons différentes. «Nous avons d’un côté les personnes, disons conservatrices, pour qui la hijama est une médecine de la Sunna pratiquée et recommandée par le Prophète. D’un autre côté, on a les patients qui ne veulent plus prendre de médicaments et ne veulent pas de la médecine chimique en raison des effets secondaires des traitements», explique-t-il. «Au cabinet, nous pratiquons la hijama deux fois par semaine et nous recevons en moyenne une vingtaine de personnes par jour et parfois même plus, par exemple en hiver à cause des maladies respiratoires et articulaires». Ce même praticien souligne qu’en été l’affluence est plus importante en raison de la présence des résidents marocains à l’étranger qui seraient aussi des adeptes de cette thérapie qui stimulerait la circulation du sang et de la lymphe, renforcerait l’immunité et rétablirait l’équilibre hormonal. Ce que confirment plusieurs femmes rencontrées chez ce médecin de Sidi Bernoussi. «On se sent plus légères après la séance. Alors que lorsque l’on prend les médicaments, il y a des effets secondaires comme les maux de tête, le vertige, la transpiration ou encore des diarrhées…La hijama est une pratique naturelle qui consiste à retirer le mauvais sang et permettre une bonne circulation sanguine dans le corps et notamment dans les parties malades». Convaincues des bienfaits de cette pratique, ces femmes expliquent qu’il faut être régulier et suivre la fréquence prescrite par le médecin. Une fois toutes les trois semaines et une fois tous les six mois pour les personnes souffrant d’allergies, de migraines ou bien encore les personnes qui font de la hijama une médecine préventive. Par ailleurs, les patientes avancent un autre argument expliquant leur recours à cette ancienne thérapie : «La séance est facturée 100 ou 150 DH alors que chez un spécialiste la consultation est payée entre 250 et 400 DH. Sans compter que le spécialiste peut demander un bilan sanguin et des radios qui coûtent cher également».

Elle est reconnue comme thérapie par l’OMS

Cette médecine ancestrale, pratiquée en Egypte et aussi par les Chinois, a été reconnue en 2004 par l’Organisation mondiale de la santé comme thérapie guérissant certaines maladies dont l’asthme, le diabète et l’acné. Elle permet de réguler la tension artérielle, de normaliser le taux de globule blanc et aussi d’éliminer les enzymes cardiaques. Par ailleurs, la hijama augmente le taux de fer dans des proportions normales et le taux de cortisone naturelle, diminue le mauvais cholestérol, soulage plusieurs types de douleurs, traite le psoriasis et les hémorroïdes. Selon l’OMS, cette thérapie non conventionnelle normalise donc tous les excès, épure le sang et permet de pallier certains manques de l’organisme. Dans la salle d’attente du médecin casablancais, les patientes ajouteront même que la «cupping therapy» «peut guérir de la stérilité et du stress». De là à lui conférer toutes les vertues thérapeutiques, il n’y a qu’un pas.

Ce qui est par contre mentionné par des études menées par des scientifiques américains, c’est son efficacité pour traiter les paralysies faciales. Il convient toutefois de souligner que la hijama ne peut être effectuée sur certains patients, notamment les femmes enceintes, les jeunes enfants, les personnes âgées et affaiblies ainsi que les personnes sous traitement anticoagulant…

Réagissant à cela, un médecin spécialiste de Casablanca estime que «l’efficacité de la hijama n’est pas prouvée aujourd’hui. Je pense qu’elle n’a pas d’effet curatif, mais elle peut être préventive pour certaines pathologies ou plus précisément pour certaines douleurs articulaires. Donc, il faut être prudent et faire attention quant à sa pratique car certains patients souffrant de maladies chroniques décident d’arrêter leur traitement, estimant que la hijama fera l’affaire et c’est là qu’apparaissent les complications…». Selon un médecin généraliste pratiquant la hijama à Settat, «toutes les précautions sont prises avant de pratiquer la saignée. Nous faisons une consultation normale au patient, nous procédons à un interrogatoire clinique qui permet de connaître les antécédents des malades et le cas échéant les traitements suivis avant de faire la hijama. Et surtout nous insistons sur le suivi médical, notamment la prise des médicaments de fond». Pour cette généraliste, le danger vient plutôt des personnes non formées qui pratiquent la hijama en dehors des cabinets. «Il s’agit de charlatans qui n’ont aucune formation et qui peuvent commettre des erreurs, notamment conseiller la hijama à une femme enceinte ou encore à une personne âgée tout comme ils peuvent utiliser du matériel non stérilisé favorisant ainsi des infections».

La hijama est aussi pratiquée aux Etats-Unis !

Quoique controversée dans le milieu médical, plusieurs médecins, notamment des généralistes, suivent des formations en hijama. On compte une dizaine de centres de formation à Casablanca et Rabat. Les cours de formation sont dispensés pendant le week-end par des spécialistes, le plus souvent étrangers, de la médecine chinoise. La formation est validée par un diplôme que le médecin prend le soin d’afficher dans son cabinet. Il importe de souligner que dans d’autres pays comme les Etats-Unis, la France, l’Allemagne ou encore la Grande-Bretagne, la hijama ou l’incisiothérapie n’est pas intégrée dans le cursus des universités de médecine. La formation est dispensée, dans le cadre de séminaires d’une durée déterminée, par des professeurs spécialisés dans les thérapies alternatives ou en naturothérapie. Aux Etats-Unis, il existe même des cliniques pratiquant la hijama dans des conditions médicalement sécurisées.

Dans le milieu médical, cette technique thérapeutique divise les praticiens. Si un grand nombre ne lui reconnaît aucune efficacité, pour d’autres, en majorité des généralistes ou des spécialistes ayant suivi une formation en médecine chinoise, «cette technique a été reconnue comme thérapie par l’Organisation mondiale de la santé pour plusieurs maladies. Ce qu’il faut en revanche faire c’est en encadrer l’exercice afin de barrer la route aux charlatans. Car aujourd’hui, c’est de là que vient le risque car ils n’ont aucune connaissance en médecine et peuvent commettre des erreurs et mettre la vie des patients en danger».

Outre les quelques cabinets médicaux pratiquant la hijama, on relève que certains centres naturothérapie ont ouvert durant ces dernières années et proposent parmi leurs prestations des séances de hijama. Selon une kinésithérapeute, «il s’agit d’une offre sélective s’adressant à une certaine catégorie de personnes qui s’intéressent aux nouvelles thérapies et à la médecine alternative. Les conditions de pratique sont bonnes et conformes aux normes d’hygiène. Mais, ce qui pose problème, c’est la hijama artisanale. Et c’est là que les pouvoirs publics doivent intervenir…». Une bonne suggestion certes mais comment? Faudra-t-il réglementer cette pratique ou l’inclure dans le cursus universitaire des facultés de médecine ? Le ministère de la santé ne s’est pas encore prononcé sur le sujet…

Les praticiens de la Roqia Char’ya procèdent également à la hijama en dehors de tout contrôle et dans des conditions sanitaires non conformes. Ils sont nombreux à proposer leurs services en donnant des explications via les réseaux sociaux et en particulier Youtube. Pour les raqqis, la hijama est recommandée car elle est conforme à la Sunna puisque le Prophète Sidna Mohammed la pratiquait sur son crâne lorsqu’il avait des migraines. Mais outre les migraines et autres maux de tête, le raqqi prétend également que la hijama guérit plusieurs pathologies et elle a divers bienfaits : physique, dans la mesure où elle permet d’éliminer les toxines et les mauvaises graisses du corps et de désinfecter le corps, émotionnel, puisque après une séance le patient sent son cœur et son esprit totalement apaisés, et enfin mental car elle permet de clarifier l’esprit. Pour le raqqi, la durée d’une séance de hijama peut varier de 30 à 50 minutes, pratiquée généralement après la prière du sobh ou le soir après celle d’Al Ichaâ. Il est également recommandé, selon un raqqi, «de procéder à la hijama les lundi, mardi et jeudi. Le mercredi est interdit car c’est le jour où le Prophète Ayoub est tombé malade». Il précisera aussi que cette pratique doit se faire de préférence les 17, 19 et 21 jours du mois selon le calendrier lunaire, au printemps et en été. Concernant le coût de la hijama, le raqqi n’impose pas d’honoraires. Les patients en général donnent ce qu’ils peuvent donner mais dans la pratique cela varie de 150 à 200 dirhams.