«El Hajjala», un statut social lourd à porter…
8 décembre 2017
Aziza belouas (1465 articles)
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«El Hajjala», un statut social lourd à porter…

Qu’elles soient nanties ou démunies, entamer une autre vie n’est pas toujours facile pour les veuves, en particulier les plus jeunes. Le regard des autres et les a priori constituent de grands obstacles…

Après la mort de l’époux, l’épouse doit-elle faire à la fois le deuil de son mari et celui de sa vie amoureuse et sexuelle ? L’un part et l’autre reste et doit faire face à l’après-disparition. Et si les hommes veufs ont plus de facilité à refaire leur vie, les femmes, elles, rencontrent des difficultés liées à leur nouveau statut social. Selon Khadija, veuve de 45 ans et mère de deux enfants, «après la disparition du mari, la vie de l’épouse connaît un chamboulement total. Et toute sa vie est désormais encadrée. D’abord, il y a la période légale appelée Idda, d’une durée de 4 mois et dix jours, durant laquelle ses activités sont très réduites. Avant, les femmes ne sortaient même pas de la maison sauf en cas de force majeure ou pour aller au cimetière. Ensuite, il y a le dress code, port du blanc, qui est parfois contraignant lorsque la femme travaille. Moi, je ne l’ai porté que durant quarante jours par la suite j’ai dû l’enlever sur la demande de mon employeur». Khadija raconte cette période de sa vie avec amertume : «Mon époux est décédé d’un cancer du poumon. Sa mère m’a reproché de ne pas avoir encouragé son fils à arrêter la cigarette. Ensuite, elle a réclamé sa part de l’héritage, ce qui nous a poussés à vendre l’appartement de 200m2 pour régler cette affaire et j’ai dû en acheter un autre plus petit pour y vivre avec mes deux enfants. Mon beau-frère a récupéré la voiture ; heureusement que je disposais d’un véhicule de fonction… Mes enfants ont gardé un très mauvais souvenir de cette phase durant laquelle toute notre vie a changé et cela en l’espace de trois mois après le décès !».  On ne peut généraliser cette situation à toutes les veuves, mais il est certain que bon nombre d’entre elles se reconnaîtront dans le témoignage de Khadija.

Après le choc du décès et l’enterrement, la femme veuve observe la Idda, durée du deuil de la femme musulmane dictée par l’islam. Durant cette période, les familles règlent les questions de succession et d’héritage. Mais la veuve met plus de temps, parfois même des années, à penser à elle-même, et peut être à refaire sa vie. Selon les textes coraniques, refaire sa vie ou se remarier n’est possible qu’à la fin d’el îdda, qui est de 4 mois et 10 jours. La veuve respecte donc cette période d’abstinence sexuelle pour s’assurer qu’elle n’est pas enceinte. Si c’est le cas, l’enfant à naître est affilié à l’époux défunt. Selon les sociologues, dans le milieu rural, les veuves, en particulier celles qui sont sans enfants, sont remariées par leurs familles car rester seules peut nuire à leur réputation. Alors que pour celles qui ont des enfants, la décision est plus difficile à prendre surtout lorsqu’il y a un patrimoine substantiel en jeu.

Mais, globalement, refaire sa vie reste quelque peu problématique. A l’idée de se remarier, les femmes ressentent une grande culpabilité. Elles pensent trahir l’époux décédé en ayant une nouvelle vie affective. Ce qui, souvent, les oblige à rester seules et à se dévouer à leurs enfants. C’est le cas de Latifa, veuve depuis 10 ans et mère de deux filles. «Pour moi, me remarier relève de l’impossible car j’ai deux filles et ramener un nouvel homme dans leur vie risque de les perturber car elles refusent catégoriquement l’idée et sans compter que je ne peux pas garantir le comportement de cet autre époux qui pourrait avoir des idées malsaines ou encore des tentations envers mes adolescentes. J’ai une cousine dont la fille a été violée par son beau-père», s’indigne Latifa qui a refusé les prétendants que lui a présentés son frère. Et elle ajoutera que «pour ma famille, vivre seule avec mes filles n’est pas bien et que les gens vont commencer à jaser. Aujourd’hui, mon frère ne me rend plus visite. Seuls mes parents continuent à venir et aussi à insister pour que je me remarie».

Pour les enfants, l’appellation «ould el hajjala» est dure à vivre…

Si certaines veuves acceptent leur nouveau statut car persuadées qu’elles ne trouveront jamais un mari semblable à leur défunt époux, d’autres, au contraire, ont envie de refaire leur vie. Mais, cela s’avère, contrairement aux veufs, plus difficile. Pourquoi est-ce plus compliqué pour elles ? Quel choix peuvent-elles faire ?

D’abord, elles craignent la réaction des enfants et de la belle-famille. Les deux parties refusent le remariage car, selon eux, c’est une trahison de leur père et de leur fils mort. Deuxièmement, les veuves sont confrontées à des a priori et ne bénéficient d’aucune indulgence. «Nous sommes souvent qualifiées de mœurs légères, de tentatrice et parfois même de prostituées. Du coup, il est difficile de trouver un mari», avancent nos deux témoins. Selon elles, les familles, indépendamment de leur milieu social, refusent que leur fils se marie avec une veuve. Cela est considéré même comme une catastrophe. Et enfin, en troisième lieu, on peut dire que la présence des enfants ne peut que compliquer les choses. «Souvent, ils refusent que leur mère se remarie avec un autre homme par amour pour leur papa ou aussi par jalousie vis-à-vis de la mère qui risque de les oublier et de se consacrer à leur nouvelle vie exclusivement», estime Khadija. Mais, elle ne manque pas de souligner que «même lorsque les mamans restent seules, les enfants souffrent car on les appelle ‘‘ould el hajjala’’. C’est quelque chose de très dur à porter surtout lorsque les enfants sont durs ou encore ne réussissent pas dans la vie…»

La veuve, ou el hajjala, est l’objet de compassion durant les premiers temps de son veuvage mais par la suite elle est rejetée et exclue car «sans mari». Selon les sociologues, leur entourage, et en particulier les femmes, s’en méfient et craignent qu’elles ne séduisent leur mari. Et pour faire partie de nouveau de leur monde, elles doivent être mariées. Car, solitaires, elles présentent un grand danger…

Pour les parents et la famille de la veuve, son remariage est nécessaire car il lui assure une protection pour elle et pour ses enfants et lui évitera la solitude et de vieillir seule. Ainsi, la famille s’attelle à lui trouver un bon parti dans son entourage: un voisin, un cousin également veuf ou même parfois le beau-frère qui pourrait même la prendre en deuxième épouse pour protéger ses neveux et surtout les biens de son défunt frère. Il est donc clair que souvent l’amour et l’envie d’être avec quelqu’un et continuer sa vie n’est pas la réelle motivation d’une deuxième union. Mais une fois décidées et validées par les familles, ces unions peuvent également être techniquement problématiques. En effet, certains couples se marient sur la base de la Fatiha et donc sans acte pour éviter la perte de la pension de réversion. Soit la pension des survivants versée au conjoint et aux enfants du défunt. Elle est égale à 50% de ce que touchait le mari. Si la suspension du versement de cette pension a été supprimée, depuis 2004, par le régime de la Caisse nationale de sécurité sociale, elle est toujours en vigueur au niveau des régimes de la Caisse marocaine de retraites et du régime collectif des allocations de retraite. Dans ces cas-là, le mariage est donc gardé secret pendant de longues années parfois…

Se remettre avec quelqu’un n’est donc pas chose aisée pour une veuve, qu’elle soit nantie ou démunie. Rester sans conjoint l’expose au regard inquisiteur de la société et se remarier l’expose à de vives critiques de son entourage… Pourtant, la vie continue et chacun a droit à son épanouissement. La vie ne s’arrête pas après cette épreuve…

A l’horizon 2050, le Maroc comptera 10 millions de personnes âgées, selon les projections du Haut-commissariat au plan, soit un accroissement annuel de 3,3% contre 0,6% pour l’ensemble de la population du Maroc. Ce rythme d’évolution s’explique par la progression de l’espérance de vie à la naissance de 47ans au début des années soixante à 74,8 ans en 2010. La proportion des personnes âgées veuves est dix fois plus élevée parmi les femmes (51%) que parmi les hommes (5%). Ces femmes vivent pour la plupart d’entre elles dans une situation de vulnérabilité : en effet, deux facteurs s’avèrent alors être déterminants face à l’épreuve du deuil: l’âge de la veuve et sa condition sociale. Et si certaines veuves arrivent à survivre grâce à un héritage ou grâce à l’aide financière de leurs familles, d’autres au contraire ne s’en sortent pas. L’association Mouasset, à Mohammédia, œuvre pour le soutien de ces femmes qui sont dans leur grande majorité des femmes analphabètes, mères au foyer, ayant le plus souvent plus de trois ou quatre enfants, et sans aucune pension. Il est à rappeler que Mouassat est la seule association marocaine qui se consacre exclusivement au soutien des veuves en leur fournissant une aide administrative, matérielle et psychologique. Ainsi, 50% de ces femmes nécessitent une aide médicale car elles souffrent de maladies chroniques comme le diabète, l’hypertension artérielle, l’arthrose, l’ostéoporose, etc. Par ailleurs, l’association soutient ces femmes au niveau de l’administration ou de la justice en cas d’expulsion du logement ou alors pour faire valoir leurs droits en cas de succession compliquée. Ou encore pour faire valoir leurs droits à l’aide aux veuves. Car elles sont plusieurs à ignorer même l’existence de ce soutien financier. En effet, depuis 2012, les veuves en situation de précarité peuvent bénéficier d’une aide d’un montant mensuel de 350 dirhams et elle est plafonnée à 1050 dirhams par famille. Y sont éligibles, les bénéficiaires du régime d’assistance médicale (RAMED), n’ayant aucune pension, allocations familiales ou toute autre aide directe payée par l’Etat ou par les collectivités locales, des établissements ou toutes autres institutions publiques). Outre cet accompagnement technique sur le terrain, l’association Mouasset assure une écoute et un soutien psychologique aux veuves âgées ne pouvant supporter la solitude.

La Vie éco : Quel est le statut de la veuve au Maroc ? Ya-t-il eu une évolution à travers le temps ?

L’observation simple et les études sur la famille marocaine attestent de la difficulté de la femme veuve à s’intégrer dans la société marocaine. Plusieurs raisons expliquent cette situation. De prime abord, il faut pointer les mentalités et les éléments de la culture qui évoluent lentement pour ne pas dire qu’ils régressent. Sur un second registre, les représentations, les perceptions et les stéréotypes qui considèrent la femme veuve comme un post mortem avec un statut inférieur. Cette nouvelle valence de la femme veuve fait d’elle, aux yeux des hommes, un être disponible pour leur plaisir. Pour les autres femmes mariées, elle est vue comme un être à éviter dans la mesure où elle est considérée comme un «danger potentiel» pour la «fidélité» des maris. Ces considérations attestent d’une tendance générale de la société qu’il faut nuancer car cela dépend des classes sociales et du statut économique et symbolique de la veuve en question. Je connais des veuves qui ont un pouvoir symbolique ou économique conséquent et qui n’ont eu aucune difficulté à reconstituer leur vie conjugale.

 La veuve doit-elle, après la mort de son mari, faire le deuil de sa vie affective et sexuelle ?

La réponse est non. La vie continue et chaque être humain a besoin de s’épanouir, d’être reconnu et apprécié. Par contre, un renoncement à satisfaire ses besoins fondamentaux, à savoir de sécurité, d’intégration sociale, de reconnaissance et de réalisation de soi, cause des dépressions, des maladies psychosomatiques. Une vie affective accomplie est fondamentale pour l’équilibre de l’être humain. Malheureusement, notre société patriarcale ne reconnaît pas à la femme veuve ces droits à l’épanouissement. Le rejet et le regard dépréciateur de l’environnement n’est pas facile à supporter dans la mesure où le besoin d’intégration sociale est impérieux pour cette catégorie de femmes. De ce point de vue, la veuve vit une situation d’angoisse et de renoncement forcé qui impacte ses sentiments et son comportement social et individuel.

 Quels sont les rapports d’une veuve avec ses enfants ?

J’ai mené une enquête sur la question. Il s’avère que les femmes veuves deviennent plus exigeantes et plus autoritaires avec les enfants. Elles veulent jouer le rôle du père et de la mère en même temps. Cette attitude génère une ambivalence faite d’amour et d’autorité ferme. J’ai constaté aussi que les hommes veufs se remarient plus facilement sans tenir compte de la situation des enfants. Par contre, les femmes, dans ce cas, sacrifient leur vie personnelle pour se consacrer à l’éducation et l’accompagnement de leur progéniture.

 La vie d’une veuve devient-elle plus contraignante ?

Absolument. D’abord si elle a des enfants en bas âge, il est presque impossible pour elle de refaire sa vie. On est loin du modèle européen et canadien des familles recomposées. Et même si les enfants sont adultes, elle a peur de leur regard et de leur jugement qui remplace le contrôle du mari. Par ailleurs, elle doit faire face aux différents types de harcèlement sexuel et moral, d’autant plus que nous sommes dans une société intolérante. In fine, on peut se poser la question du recours et de l’issue car cette situation ne doit pas perdurer. A mon avis, le travail accompli par certaines associations féminines est à saluer. Elles militent pour des droits égaux pour les femmes et surtout la latitude de pouvoir gérer librement leur vie.