Que reste-t-il du rêve d’un Etat palestinien ?
19 novembre 2004
Lavieeco (25445 articles)
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Que reste-t-il du rêve d’un Etat palestinien ?

Aujourd’hui, ce qui reste de la Bande de Gaza et de la Cisjordanie, qui accueilleront le futur Etat palestinien, représente moins de 10% de la superficie totale de la Palestine historique
(27 200 km2) !
«Terre promise», «peuple élu», «la qualité de juif transmise par le sang maternel», des éléments fondateurs du sionisme et de l’Etat d’Israël.

Yasser Arafat, l’homme qui a incarné un demi-siècle durant la Palestine et symbolisé l’espoir d’un Etat palestinien, n’est plus, mais le combat pour cet Etat se poursuit. Seulement, au fil des décennies, des guerres israélo-arabes, de la colonisation juive, des négociations israélo-palestiniennes et de la construction du Mur de séparation, la Palestine rêvée s’est réduite comme une peau de chagrin. Aujourd’hui, le territoire qui reste pour le futur Etat palestinien ne représente plus qu’un peu moins de 10% de la superficie totale de la Palestine historique (27 200 km2) !
À titre de rappel historique, peut-être anecdotique aujourd’hui, il faut savoir que le Plan de partage de la Palestine (voir carte en p. 35), voté par l’ONU le 29 novembre 1947 et rejeté par les pays arabes, accordait à un Etat juif 14 000 km2 contre 11 500 km2 pour un Etat arabe, en plus d’une zone sous régime international particulier comprenant les Lieux saints, Jérusalem et Bethléem.
Cette situation de fait est soutenue, voire légalisée par un parrain américain, de plus en plus inconditionnel depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Georges W. Bush et des néo-conservateurs. Ainsi, durant le premier mandat présidentiel de M. Bush (2000 – 2004), le premier ministre d’Israël a effectué plus de dix visites officielles aux Etats-Unis ! Celle d’avril 2004 avait marqué un réel tournant dans la politique américaine au Moyen-Orient. Ariel Sharon avait en effet réussi à arracher cinq concessions majeures à l’administration Bush.

Les cinq concessions majeures de l’administration Bush à Sharon
La première concerne le statut futur de Jérusalem qui a été complètement passé sous silence dans les déclarations de M. Bush (conférence de presse du 14 avril 2004). C’était comme si l’annexion de cette ville par Israël était une question déjà réglée.
La deuxième concession réside dans l’appui américain généreusement accordé à la demande israélienne de ne pas revenir aux frontières de juin 1967. Le but de la manœuvre est clair : rendre caduque la Résolution 242 du Conseil de sécurité qui fonde l’ensemble du processus de paix israélo-palestinien.
Troisièmement, le Mur de séparation est légitimé car il serait nécessaire à la défense d’Israël. Selon les calculs d’un expert, le non-retour aux frontières de 1967 et la construction du mur conjugués correspondent à l’annexion de toutes les terres situées entre les frontières de 67 et le Mur de séparation, soit 56% de la superficie totale de la Cisjordanie !
Quatrièmement, le projet de retrait unilatéral de la Bande de Gaza, récemment adopté par le Parlement israélien grâce aux voix travaillistes, était salué par M. Bush comme un acte de courage sur la voie de la paix. «C’est au contraire l’élément le plus pernicieux dans toute cette affaire», estime l’intellectuel palestinien Elias Sanbar (voir interview publiée par La Vie éco le 21 avril 2004). En effet, «Israël ne donne jamais rien gratuitement. Ce retrait ne peut être politiquement intelligible que dans le cadre d’un couple : retrait de la Bande de Gaza-annexion de la Cisjordanie. C’est l’un en échange de l’autre. C’est-à-dire 50 km2 de Gaza contre 5000 km2 de la Cisjordanie !».
Cinquièmement, les Etats-Unis accordent implicitement à Israël le droit de garder ses innombrables colonies de peuplement en Cisjordanie, en contradiction flagrante avec les accords d’Oslo (1995). Ces colonies, sans compter Jérusalem, regroupent à elles seules 200 000 colons. Si l’on ajoute Jérusalem et les colonies qui l’entourent, on atteint une population de 400 000 colons. Ces concessions soulignent de manière dramatique, selon les termes de M. Sanbar, «l’immense solitude du peuple palestinien qui se retrouve en tête-à-tête avec Israël et la première puissance impériale du monde : les Etats-Unis».

Du congrès juif mondial de Bâle (1897) à la Déclaration de Balfour
Or, faut-il le rappeler, la communauté juive représentait moins de 10% de la population totale de la Palestine avant 1917. Une remarquable thèse du chercheur français André Gaillard sur l’idéologie sioniste nous fournit quelques repères historiques sur ce renversement radical de situation.
La colonisation sioniste de la Palestine est restée réduite jusqu’à la guerre de 1914-1918. M. Gaillard explique comment ce renversement s’est réalisé. Au premier congrès juif mondial, réuni à Bâle, en 1897, par Theodor Herzl, le mouvement sioniste (qui tire son nom de Sion, colline de Jérusalem) s’était donné pour objectif de favoriser l’immigration juive en Palestine et d’entreprendre la colonisation du pays.
La conquête de la Palestine, qui faisait alors partie de l’Empire ottoman, y était planifiée. Dans sa motion finale, le congrès revendiquait «pour le peuple juif, un foyer reconnu publiquement et garanti juridiquement». Pour faire aboutir la mission qu’il s’était fixée avec ses amis, Herzl avait misé sur l’Angleterre alors au sommet de sa puissance.
Dans ce pays, pendant la guerre de 1914-1918, le gouvernement britannique, pour obtenir l’engagement des États-Unis et de la Russie contre l’Allemagne, chercha l’appui des juifs américains déjà particulièrement influents. Il avait une perspective plus lointaine, celle de bénéficier du dépeçage de l’Empire ottoman et de coloniser la Palestine. Chaim Weizmann (successeur de Theodor Herzl à la présidence de l’Organisation sioniste mondiale) présenta alors astucieusement le plan sioniste comme un moyen de servir les intérêts du Royaume-Uni. Il écrivit ainsi au ministre de la Guerre britannique : «En vous exposant notre résolution, nous avons confié notre destinée nationale au Foreign Office et au Cabinet impérial de la guerre dans l’espoir que le problème sera considéré dans l’optique des intérêts britanniques».
C’est sur cette donnée historique que repose la Déclaration de Balfour du 2 novembre 1917 : «Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait pour porter atteinte aux droits civils et religieux des collectivités non juives». Lord Balfour, secrétaire au Foreign office, qualifiait les Arabes de «collectivités non-juives en Palestine» alors qu’ils étaient 700 000 aux côtés de 60 000 juifs, soit 90% de la population de la Palestine.

La première guerre israélo-arabe (1947-48) modifia radicalement la donne
Mais, en 1917, à la faveur de la Révolution bolchévique, le nombre des colons juifs allait brutalement doubler : 60 000 Russes émigrés prennent massivement le chemin de la Palestine. En 1922, à l’issue de la guerre, la Grande-Bretagne obtient, de la part des Nations unies, le mandat sur la Palestine. L’immigration juive vers la Palestine et l’établissement de colonies de peuplement ne cesseront alors de croître et de se multiplier. Pour André Gaillard, «depuis l’attribution à la Grande-Bretagne d’un mandat sur la Palestine, depuis 1947 surtout, date où l’ONU y créa deux États, l’un “juif”, l’autre “arabe”, cette région est le théâtre d’un conflit permanent. Quatre guerres meurtrières se sont déclenchées et ont entraîné le déplacement de centaines de milliers de personnes, tandis que se sont perpétrés chaque jour des crimes et des exactions multiples et que se sont abattus des malheurs de toutes sortes».
La première guerre israélo-arabe de 1947-48 a radicalement modifié les données sur le terrain. La création de l’État d’Israël sur la partie la plus importante de la Palestine s’est accompagnée du départ de 650 000 à 750 000 Palestiniens qui, «d’hommes libres, vont devenir de misérables réfugiés dans les pays du voisinage : Egypte, Syrie, Jordanie, Liban, Syrie… Quant aux Arabes restés en Palestine (environ 160 000) ils sont frappés de stupeur : ils sont devenus brutalement minoritaires et étrangers dans leur propre pays et hôtes de leurs ennemis…»
Sur quoi Israël fonde-t-il son «droit au retour» sur la terre de Palestine ? En fait, sur l’idéologie sioniste tout simplement, laquelle est basée sur le mythe biblique de la «Terre promise» à un «Peuple élu» par Yahveh, le dieu des hébreux. Une idéologie qui s’est développée depuis la fin du XIXe siècle et qui a obtenu, en 1947, un Etat des Nations Unies, l’Etat d’Israël. Le spécialiste du sionisme, André Gaillard, dresse ce tableau très réaliste de cet Etat : «Générateur depuis plus d’un demi-siècle de plusieurs guerres meurtrières, de massacres, d’expulsions, d’expropriations, d’humiliations, d’actes de torture, et de prises d’otages au bénéfice d’une colonisation impitoyable».

Les mythes fondateurs du sionisme
L’idéologie sioniste s’est effectivement donné pour mission de rassembler en Palestine tous les juifs dispersés à travers le monde, d’établir un territoire peuplé exclusivement de juifs, dans la perspective de leur assurer, compte tenu des persécutions dont ils furent souvent victimes, une sécurité définitive. En résumant à l’extrême, on peut dire que cette idéologie a vu le jour à la fin du XIXe siècle avec Theodor Herzl, s’est développée pendant la première moitié du XXe siècle malgré l’opposition prolongée de la plupart des juifs religieux et, à la faveur de la Seconde Guerre mondiale, s’est concrétisée avec la création de l’État d’Israël en Palestine.
Le sionisme repose, selon M. Gaillard, sur deux piliers complémentaires. Le premier est d’ordre religieux. Il s’agit du mythe biblique de «la Terre promise» et du «Peuple élu». Le second est d’ordre légal. Il réside dans la loi rabbinique de transmission héréditaire de la judéité.

Terre promise, peuple élu, juif et «goy»…
Ainsi, les Hébreux et leur dieu, Yahveh, ont élaboré, voici 3 000 ans, un contrat (l’Alliance) selon lequel les hébreux, moyennant obéissance à ce dieu, constituent son peuple privilégié, «le Peuple élu», et reçoivent en héritage une terre particulière, «la Terre promise». Le second pilier réside dans la loi rabbinique de la transmission héréditaire de la qualité de juif.
Alors que les adeptes de la plupart des religions n’ont que le lien d’une croyance commune, et que ce caractère d’adepte est accessible à tous, le judaïsme établit un lien particulier d’ordre héréditaire. «Fait sans doute unique dans l’Histoire de l’humanité, la naissance est le vrai critère d’appartenance : la loi établit que le caractère de “juif” est transmis par le sang maternel. Certes, la “Loi fondamentale” de l’État d’Israël prévoit des apports étrangers par conversion («est considérée comme juive une personne née d’une mère juive, ou convertie») mais les conditions exigées en pratique sont telles que, sauf exception, un “goy” (un non-juif) ne peut pas devenir juif».
Alors que, comme le dit le philosophe israélien Yechayahou Leibovitz, «la notion de “juif” n’était à l’origine ni raciale, ni nationale mais religieuse», dans l’État d’Israël, la condition religieuse (la croyance) est facultative pour être un citoyen à part entière, la condition raciale (l’hérédité) est, quant à elle, absolument nécessaire. M. Gaillard conclut ainsi son analyse : «Ces deux piliers de l’idéologie sioniste sont à la base d’un apartheid particulièrement radical. Avec son nationalisme, voire son communautarisme contraignant, cette idéologie ne pouvait pas ne pas aboutir à une ségrégation impitoyable et à un colonialisme agressif».
Aujourd’hui, un Etat palestinien viable devient de plus en plus chimérique. Les Israéliens, non contents d’avoir morcelé à l’extrême la Cisjordanie par des dizaines de colonies juives de peuplement, ont décidé d’enfermer les Palestiniens dans la plus vaste prison à ciel ouvert au monde par la construction du Mur de séparation.
Le futur Etat palestinien ne bénéficie même pas de cette condition minimale de tout Etat : la continuité du territoire. En fait, ce futur Etat sera, au mieux, une collection de bantoustans désarmés….

Le Plan de partage de la Palestine voté par l’ONU le 29 novembre 1947, et rejeté par les pays arabes, accordait 14 000 km2 à un Etat juif, contre 11 500 km2 pour un Etat arabe, en plus d’une zone sous régime international particulier, comprenant les Lieux Saints, Jérusalem et Bethléem…

La première guerre israélo-arabe, en 1948, a débouché sur la création de l’Etat d’Israël qui s’est établi sur la partie la plus grande de la Palestine. Les Palestiniens qui ne sont pas partis sont devenus brutalement minoritaires, étrangers dans leur propre pays et hôtes de leurs ennemis…

L’idéologie sioniste repose sur deux piliers complémentaires. Le premier est d’ordre religieux. Il s’agit du mythe biblique de la «Terre promise» et du «Peuple élu».
Le second est d’ordre légal. Il réside dans la loi rabbinique de transmission héréditaire de la judéité.

Yasser Arafat a incarné un demi-siècle durant la Palestine et symbolisé l’espoir d’un Etat palestinien. Or, un Etat viable devient de plus en plus chimérique.