Une anthologie de l’aïta ? Sir awahia !
1 mars 2018
Fadwa Misk (375 articles)
Partager

Une anthologie de l’aïta ? Sir awahia !

C’est dans un beau coffret que se présente l’anthologie de l’aïta, faite de 10 CDs et d’un livret offrant des clés de lecture de cet art ancestral. Le travail, dirigé par Brahim El Mazned, recense plus de 70 titres des plus illustres du patrimoine marocain. Attention : série limitée !

Une anthologie de l’aïta enfin disponible ! Merveilleuse nouvelle pour toutes les âmes sensibles à la richesse et à l’authenticité du patrimoine immatériel marocain. A l’image des arts conservés dans les musées du monde, l’aïta est désormais préservée de l’impureté et de l’imposture. «Bien que l’on n’ait pas restitué l’intégralité des textes et des chants de l’aïta, l’anthologie recense 70 enregistrements de grande qualité esthétique et technique, des textes les plus marquants», nous confie Brahim El Mazned, directeur du projet.

A cette fabuleuse aventure, se sont joints près de 29 groupes et environ 200 artistes de l’aïta, dont une trentaine d’interprètes. On y retrouve Khadija Mergoum, Hadda Ouâakki, Khalid Bouazzaoui, ainsi que d’autres stars connues aujourd’hui, aux côtés de séniors tombés dans l’oubli et dont certains se sont retrouvés, au Studio Hiba, pour la première fois depuis quarante ans !

Une cause…

Pourquoi l’anthologie ? «Parce que le monde passe par une période de dématérialisation. Il fallait absolument consigner le patrimoine de l’aïta, à la fois pour le protéger et pour le transmettre, que ce soit pour les artistes ou pour les étudiants et chercheurs du Maroc et dans le monde. D’ailleurs, le but premier de ce projet est de rendre disponible l’anthologie de l’aïta dans les médiathèques et universités du monde, de façon totalement gratuite. Seulement une partie sera mise en vente pour couvrir quelques charges», nous dit Brahim El Mazned, pour qui le genre est «depuis longtemps sous morphine. Beaucoup de chanteurs ont arrêté l’aïta, en raison du changement de mode de vie, de l’apparition d’une forme de conservatisme, mais également au vu de l’expansion du chaâbi, qui lui n’a rien à voir avec l’aïta».

En effet, les racines du genre de l’aïta sont enfouies dans l’histoire du Maroc qui a connu, à la fin du XIXe siècle, un foisonnement artistique spontané en milieu rural. L’aïta, à traduire par «appel» ou «cri», exprimait alors les souffrances et espoirs du peuple, tout en retenant, pour l’histoire, quelques épisodes marquants du vécu commun. C’est pour offrir des clés de lecture des différentes écoles de l’aïta qu’un livret trilingue, d’une centaine de pages, a été rédigé pour définir les sept grandes écoles de l’aïta (Hasbaouia, Marsaouia, Jeblia, Zaâria, Chiadmia, Haouzia et Filalia), en présenter les figures majeures et de mettre en évidence son rapport à la vie, à la tbourida, à l’amour, etc…

Un travail collaboratif

L’envie de travailler sur cette anthologie remonte à très loin. Consommateur féroce de musique marocaine et militant acharné pour la préservation du patrimoine, Brahim El Mazned a plongé dans les ouvrages dédiés à l’aïta, avant d’en rencontrer les auteurs pour des recherches plus fouillées. Mais le plus gros du travail s’est fait sur le terrain, aux côtés de chioukhs et de chikhates de référence dans les différentes régions de l’aïta, à savoir Abda, Chaouia, Haouz, Zaër, Rhamna, Jbala, El Gharb et Doukkala.

Suite à ce grand travail de collecte, une phase de vérification des différentes versions des chansons a été nécessaire. «Il fallait épurer les textes des ajouts, ce qui demandait de grandes connaissances et de nombreuses rectifications. D’autant plus que les textes migraient d’une région à l’autre, se déployant souvent dans des versions multiples. Et à force de bouger, le texte s’appauvrit», explique El Mazned. En fin de compte, les enregistrements ont été amorcés au studio Hiba en août 2016, avec une haute exigence technique et artistique.

Malgré les difficultés scientifiques, financières ou liées au travail du terrain, l’anthologie de l’aïta peut se targuer d’être complète et satisfaisante, pour l’ensemble des artistes participants. Brahim El Mazned, quant à lui, est déjà en train de réaliser une anthologie de la musique amazighe. Pourvu que cela ouvre la voie pour d’autres initiatives du genre…