Sarim Fassi Fihri : « Le CCM n’a aucune possibilité, légale ou procédurale, pour “imposer » la qualité aux professionnels » (1ère partie)
24 octobre 2014
Lavieeco (25261 articles)
Partager

Sarim Fassi Fihri : « Le CCM n’a aucune possibilité, légale ou procédurale, pour “imposer » la qualité aux professionnels » (1ère partie)

Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour mettre en pratique ce que j’ai toujours appelé de mes vÅ“ux, à  savoir un partenariat permanent actif et efficace entre le CCM et les associations professionnelles. J’ai déjà  entamé la cession de ma boîte de production et j’ai déposé ma démission en tant que président de la Chambre des producteurs.

Vous venez d’être nommé directeur du Centre cinématographique marocain, plusieurs personnes ont tiqué en disant «Encore un Fassi Fihri !». C’est vrai qu’on voit les Fassi Fihri un peu partout, et surtout, dans les hauts postes à responsabilités. Est-ce qu’il n’y a pas au Maroc d’autres familles méritantes?

Je vous répondrai en premier que les Fassi Fihri ont toujours été des commis de l’Etat, et cela ne date pas d’aujourd’hui, mais de plusieurs siècles. D’autre part, les Fassi Fihri n’ont jamais été des familles de rentiers, mais des gens qui se mettent toujours au service de l’intérêt public. Ils ne cherchent pas à se placer. Même s’ils ont souvent la possibilité d’être recrutés par de grandes entreprises privées et gagner beaucoup plus d’argent, sans être forcément demandeurs, en général ils préfèrent travailler comme des commis de l’Etat, peut-être parce qu’ils ont cette fibre du service public et de l’intérêt général. Il n’y a pas de milliardaires ni de gens fortunés parmi les Fassi Fihri, et si certains d’entre eux sont relativement aisés, ils le doivent souvent à leur travail ou au niveau d’études qu’ils ont réussi à atteindre grâce à leurs parents et à l’éducation qu’ils leur ont donnée. Moi-même, avant que cette nature me rattrape, j’étais chef d’entreprise…

Vous étiez, et je suppose que vous l’êtes toujours, le patron de la grande boîte de production MPS et des grands studios Cinédina. Est-ce que vous ne pensez pas, comme vous l’ont reproché, et à juste titre d’ailleurs, certains de vos «adversaires», que cela serait incompatible avec vos nouvelles fonctions?   

En effet, on ne peut absolument pas concilier les deux. Pour ceux qui s’en souviennent, j’ai été, en tant que producteur et en tant que président de la Chambre des producteurs, le premier à entrer en conflit ouvert avec Souhail Benbarka, qui était le prédécesseur de Nouredine Sail, justement parce qu’il était directeur du CCM et, en même temps, producteur, exploitant de salles, distributeur, hôtelier, etc. Il était donc, à mes yeux, dans une situation anachronique et dénuée de toute éthique. Alors, je ne vais pas me mettre soudainement à défendre l’indéfendable et faire le contraire de ce que j’ai combattu, parfois à mes risques et périls, durant de nombreuses années. Je vous informe, et à travers vous, les professionnels et l’opinion publique que cette question m’avait déjà été posée par les membres de la Commission chargée de recevoir les candidats à ce poste et je leur avais répondu très clairement que si jamais je suis choisi comme nouveau directeur du CCM, je vais aussitôt arrêter toute activité commerciale et me «déposséder» de mon entreprise, de la meilleure manière possible. Cela dit, n’étant pas sûr de ma nomination, je ne pouvais pas, tout logiquement, le faire par anticipation. Maintenant que je suis officiellement désigné, je vous annonce que j’ai entamé la procédure de cession, mais, comme vous pouvez l’imaginer, on ne cède pas une société du jour au lendemain, d’autant plus qu’il y a quand même plus de 40 salariés et donc 40 familles sous ma responsabilité civile et morale…

Une autre question qui fâche. Depuis l’arrivée de M. Sail, autrement dit, depuis 11 ans, vous louiez au CCM un appartement à Casablanca qui vous appartient et qui sert de délégation régionale. Si, auparavant, c’était plus ou moins admis, je pense qu’aujourd’hui cela ne l’est plus. Vous n’allez quand même pas continuer d’être à la fois propriétaire et locataire…

Je vous informe que c’est un des premiers sujets que j’ai évoqués avec mes collaborateurs du CCM lors de notre toute première réunion, le 3 octobre à Rabat, aussitôt après la cérémonie de passation. Je leur ai demandé expressément et formellement de trouver un autre bureau dans les plus brefs délais.

Vous êtes également, et depuis presque 20 ans, le président de la Chambre marocaine des producteurs. Là aussi, si jamais vous décidez de rester à ce poste, cela risquerait de poser un problème…

Non, non, il n’y aura aucun problème puisque ma démission a déjà été adressée aux membres de la Chambre, et une assemblée générale extraordinaire devrait être convoquée incessamment. Cette AG devrait procéder à l’élection d’un nouveau bureau afin qu’il n’y ait pas de vide et afin que je puisse avoir des interlocuteurs avec qui discuter de ma vision pour le secteur et de nos projets communs.

Il est de notoriété publique que depuis quelque temps, la Chambre des producteurs que vous présidiez ne représente plus l’ensemble de la profession comme cela était le cas durant de nombreuses années. Que comptez-vous faire pour y remédier ?

Écoutez, j’ai toujours été d’avis qu’il faut fédérer et unifier les rangs, et je vous prie de me croire que je ne suis nullement responsable de cette dispersion. Je ne veux pas revenir sur les vraies causes de ces départs. Aujourd’hui, en tant que nouveau directeur du CCM, j’ai la responsabilité et le devoir d’appeler tout le monde à la discussion et au dialogue parce que j’ai la conviction que c’est dans l’intérêt de tous, et dans l’intérêt de notre secteur, d’unifier nos rangs et d’associer nos efforts pour aller de l’avant. En ce qui me concerne, le passé est derrière moi, et j’appelle tous les professionnels à envisager, ensemble, l’avenir avec espoir et esprit d’union… J’appelle toute la profession, à travers ses associations représentatives, à donner son avis et ses propositions, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour mettre en pratique ce que j’ai toujours appelé de mes vœux, à savoir un partenariat permanent actif et efficace entre le CCM et les associations professionnelles. Qu’elles soient deux, cinq ou six, peu importe, l’essentiel c’est d’arriver à un consensus fédérateur et j’espère pouvoir y arriver.

Votre prédécesseur, M. Sail, vous a laissé une situation confortable : 25 longs métrages et 60 à 80 courts par an, la présence du Maroc à travers ses films dans les festivals de 80 pays ou plus, plus de 100 millions de dollars d’apport des productions étrangères… Qu’allez-vous pouvoir faire de plus ou de mieux ?

Je sens dans votre question un peu d’ironie, mais je vais essayer de vous répondre, comme vous me le demandez, franchement.
Tout d’abord, sur le nombre de films cité, c’est un constat que personne ne peut nier et je peux comprendre qu’on peut en être fiers. Cependant, on peut voir les choses sous un autre angle. Moi-même, il y a une dizaine d’années, je défendais la thèse qui préconisait que l’Etat doit donner plus d’argent aux producteurs pour pouvoir réaliser un maximum de films, quitte à faire l’impasse ou à fermer les yeux sur leur qualité. C’est la fameuse théorie : «De la quantité jaillira un jour la qualité». Aujourd’hui, force est de constater que c’est loin d’être la meilleure option. Il suffit de voir les films présents au Festival national de Tanger pour constater combien un certain nombre d’entre eux sont faibles, voire très faibles.
Heureusement pas tous et heureusement que certains films sont applaudis par le public marocain et parfois même étranger. Mais, hélas, c’est souvent une infime minorité qui ne dépasse pas, et dans le meilleur des cas, 4 à 5 bons films par an. Alors, quand on parle de 25 films, il faut relativiser par honnêteté… Par ailleurs, quand on cite 70 ou 80 festivals, là aussi il faut être honnête: Est-ce que nous avons été au niveau des films iraniens, turcs, ou même roumains, pour ne citer que ces exemples ? En vérité, être présent dans beaucoup de festivals, c’est bien, mais ce qui serait encore mieux, c’est de voir un jour un film marocain sélectionné en compétition officielle, pourquoi pas, à Cannes, Venise ou Berlin, qui sont les trois plus importants festivals dans le monde. Et c’est l’objectif que je vais essayer de viser désormais, avec, bien évidemment, les professionnels concernés. Bref, la qualité, et j’ajouterai l’universalité, avant tout.

Comment allez-vous faire concrètement ?

Je n’ai pas de baguette magique, d’autant plus que le CCM n’a aucune possibilité, légale ou procédurale, pour «imposer» la qualité aux professionnels. Vous-même qui avez été plus d’une fois membre de la commission du fonds d’aide, vous savez bien que cette commission est indépendante aussi bien du CCM que du ministère de tutelle et n’a aucun lien de subordination à l’égard de ces deux autorités.

Mais rien n’interdirait au directeur du CCM ou au ministre de la communication, d’une manière même très informelle, de conseiller aux membres de la commission, au lieu de donner des avances à 5 ou 6 films, de se limiter à 2 ou 3 méritants parmi les meilleurs projets présentés, en leur donnant un montant conséquent de l’avance sur recettes et garantir ainsi une meilleure qualité à la sortie…

Avant d’arriver à cette hypothèse, je vous dirais que si la commission, avec son statut actuel, pouvait déjà respecter les critères qui régissent son fonctionnement et qui existent d’une manière très claire dans les textes actuels et qui existaient également dans les textes plus anciens, alors nous aurons fait un grand pas en avant. Je vous explique : parmi les critères qui ont toujours existé, hormis la nécessaire qualité du scénario-critère souvent difficilement respecté faute de bons textes –il y a également d’autres critères tout aussi importants comme la faisabilité du film, l’expérience du réalisateur, le fait qu’il est ou pas un vrai producteur (j’en profite pour ouvrir une petite parenthèse pour dire que le nombre phénoménal d’auto-producteurs n’arrange pas du tout les choses)–, bref, si nous respectons scrupuleusement tous ces critères, nous pourrions peut-être déjà faire évoluer cette sélection…
Le deuxième point qui est au moins aussi important que le précédent, c’est que depuis la création du premier fonds d’aide, en 1980, rien de fondamental n’a vraiment changé dans le fonctionnement de cette instance : un producteur présente un projet de film sous la forme d’un scénario et d’un budget, et si jamais son projet est choisi, on va lui accorder un certain montant. Avant, on appelait cela une aide qui était à fonds perdu, donc pas remboursable, aujourd’hui, on l’appelle Avance sur recettes dont le remboursement est, dans la majorité des cas, ou insignifiant ou improbable. Avec ce montant-là, il va aller faire son film, mais ni la commission ni le CCM ne vont se soucier comment il va procéder pour produire ce film. C’est simple : le seul lien qu’il aura avec ceux qui lui ont accordé cette avance, sera d’ordre exclusivement comptable car il est obligé de donner les justificatifs de ses dépenses pour pouvoir bénéficier des tranches suivantes qui lui sont dues. C’est tout. Le reste, personne ne s’en préoccupe réellement ou très peu…