Mohamed Bastaoui : un comédien au sommet de son art
12 avril 2010
Et-Tayeb Houdaifa (80 articles)
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Mohamed Bastaoui : un comédien au sommet de son art

Il est de couleur terre, et de la terre il en possède les vertus.
Au théà¢tre, à  la télévision et au cinéma, il brille de mille feux. Dwayer Zman l’a révélé, avec OujaࢠTrab, il a crevé l’écran.
Coup sur coup, il a été sacré meilleur acteur de l’année par Nojoum Bladi et honoré par le festival du film méditerranéen de Tétouan.

Dans la chambre mise à sa disposition par les studios Cinédina, nous avons la surprise de tomber sur un Bastaoui complètement transfiguré. Sa barbe fournie est certes au rendez-vous, ses bésicles aussi, mais sa légendaire timidité maladive comme ses pathétiques bredouillis se sont volatilisés. Par quel enchantement ? Il n’y a pas de mystère. Coup sur coup, il est sacré meilleur acteur de l’année par Noujoum Bladi, honoré, dans les règles de l’art, par le Festival international du cinéma méditerranéen de Tétouan, puis enrôlé par le cinéaste Mohamed Nasrat pour incarner, dans une série, Jouha, ce parangon de la malice qu’il a toujours rêvé de croquer. «J’exerce un métier exténuant, ingrat et sous-payé, souligne-t-il. Souvent, je suis envahi par le doute. Je me demande à quoi je sers, où je vais, si je ne ferais pas mieux de rendre mon tablier. Aussi, suis-je infiniment reconnaissant à ceux qui me manifestent leur gratitude. Grâce à eux, je reprends du plaisir sur la scène, je me rassure et me réaffirme». Sa joie est si transparente qu’elle pétille à tout bout de champ. A coups de bons mots, de petits rires communicatifs. La rencontre n’en est que plus agréable, par séquences, elle devient franchement jubilatoire.

Une enfance aussi miséreuse qu’heureuse

Taillé pour le succès, Bastaoui engrange les lauriers. Sans jamais se croire arrivé, et encore moins se gonfler d’importance. Combien de comédiens en vue ont chu de leur piédestal pour avoir été hantés par leur nombril ! Instruit de leur exemple, l’idole du public se fait un devoir de ne pas rouler les mécaniques.
«Ce n’est pas seulement son talent qui explique l’immense popularité de Mohamed Bastaoui, c’est aussi, je dirais surtout, sa disponibilité, sa modestie et son affabilité naturelle qui le font aimer des gens», témoigne le critique de cinéma Nourredine Kachti. Plus que la modestie, c’est une profonde humilité qui caractérise l’enfant de Khouribga. Il n’en revendique aucun mérite. Celui-ci en revient, insiste-t-il, à l’auteur de ses jours, sur le modèle duquel il a forgé sa personnalité. De cet être, «fqih» de son état et père attentionné, attachant, aimant, il parle pieusement. «Je lui dois toutes les qualités qu’on a la gentillesse de me prêter. A ses côtés, j’ai beaucoup appris, mieux que sous mes maîtres et mes profs. Loin d’être un père fouettard, il privilégiait le dialogue. Jamais il n’a porté la main sur moi. Pourtant, j’étais un enfant plutôt remuant. Quand je passais les vacances à la campagne, j’empoisonnais la vie des gens par mes diableries. Par exemple, faire démarrer un tracteur ou autres espiègleries. Au lieu de sévir, mon père me couvrait, prenait ma défense», se souvient-il.

Pendant les fêtes scolaires, l’enfant Bastaoui se mettait en vedette

Lorsque Bastaoui arpente le territoire de son enfance, son regard s’embue. Sa madeleine à lui, c’est une poignée de pois chiches au sel et au cumin qu’il s’offrait quotidiennement contre le «rial» (cinq centimes), dont son père le gratifiait. Il en conserve l’arrière-goût, aussi délectable que ses jeunes années. Mohamed nage dans le bonheur, bien que ses parents tirent le diable par la queue. De Mrizig, un bled perdu où il cultive quelques arpents peu fertiles, le père Bastaoui, chassé par la sécheresse, emporte ses maigres pénates à Khouribga toute proche. La future vedette a deux ans. Mais la famille va s’agrandir. Quatre autre filles et un garçon devront se marcher dessus dans un logement sans confort, étriqué, plutôt un dortoir encombré qu’un lieu de vie. Le papa, qui aspirait à un mieux-être, hérite de petits boulots. L’argent ne rentre pas, sa marmaille ne mange pas toujours à sa fin. Malgré tout, il tient à ce que ses mômes aient leur part de scolarité. Etant l’aîné, Mohamed est le premier à accéder à l’école. «Nous manquions de l’essentiel, mais mon père se décarcassait pour trouver l’argent nécessaire à mes fournitures scolaires. C’est pourquoi je ne lésinais pas sur les efforts de sorte à me montrer digne d’un pareil sacrifice», dit-il.
A l’école, Mohamed se sent comme un poisson dans l’eau. Avec aisance, il se distingue du lot de ses camarades de classe, même de ceux qui sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. Mais là où il atteint la gloire, c’est lors des fêtes organisées par son établissement. A lui revient l’honneur de psalmodier les versets du Coran.
Le fils du «fqih» y met du cœur et s’en fait féliciter. Dans les chants, il donne de la voix, et comme la sienne est mélodieuse, elle ne passe pas inaperçue. Mis à contribution pour des saynètes, il focalise l’attention par son jeu d’acteur prématurément subtil. Bref, il possède déjà un sens remarquable du spectacle. D’où le tire-t-il ? Réponse : «De mes parents tout d’abord. Tout homme respectable qu’il fût, mon père aimait à se donner en spectacle, au sens décent de l’expression, à ses proches et relations, les régalant de mots d’esprit, d’anecdotes et de galéjades. Ma mère, elle, était réputée, parmi ses voisines, pour ses fulgurantes réparties. J’ai toujours en mémoire quelques-unes, qui sont malheureusement intraduisibles. Ensuite, il y a la ville, Khouribga, qui, à l’époque, regorgeait de lieux de spectacle de tous genres : théâtre, musique, cinéma…».
Mohamed Bastaoui est fier de la cité phosphatière, qui n’était pas, comme aujourd’hui, un lieu où l’on purge une peine à vie plutôt qu’une ville où l’on construit sa vie. Pourtant, il sera conduit à la déserter. A une année du bac, il se prend à remiser au grenier manuels et livres au programme pour s’abreuver de littérature marxiste-léniniste, qui l’aide à voir clair dans la réalité marocaine. Celle-ci lui paraît innommable, bousillée par l’injustice, gangrenée par la corruption, inclémente envers les fils de pauvres. Alors, il se résout à mettre les voiles. L’Irak lui tend les bras, il s’apprête à y rejoindre un parent entrepreneur qui lui a proposé une place de comptable. Sans crier gare, il atterrit en France chez des membres de sa famille. Avec la ferme intention d’y mener des études de théâtre. Mais il est tellement ébloui par le pays de Jean Vilar qu’il oublie son vœu, et se met à le parcourir dans tous les sens. Une fois en avoir fait le tour, il se met en tête d’élargir son horizon. On le retrouve en Belgique, ensuite en Hollande, survivant de menus travaux, dormant à la belle étoile ou sous les ponts, tel les sans-abris. En Italie où il se fixe pendant un long temps, il ne s’en sort pas mieux. Enfin, lassé d’errer dans l’Europe comme dans sa vie, Mohamed Bastaoui retourne au bercail.
Pendant sa fugue européenne, Bastaoui, qui prend ses rêves au sérieux, n’a à aucun moment renoncé à embrasser une carrière théâtrale. Chaque fois que l’occasion se présentait de participer à un atelier ou de jouer un rôle dans une pièce, il la saisissait promptement. A Rabat, où, à son retour, il logea chez un proche parent, employé au ministère de l’agriculture, son désir de théâtre devenait impérieux. Mal dans sa peau dans une ville cadenassée, il se mit en quête de cette «drogue de survie». Ne pouvant convaincre les directeurs des troupes installés, il se réfugia à «Al Kanat Assaghira», sur la TVM. Elle était une salle d’attente. Pour les stars en herbe, il composait des textes et des poésies à portée pédagogiques, écrivait des saynètes, ne se montrait pas avare de conseils. Mais sans perdre de vue son espoir d’intégrer un ensemble théâtral. Par chance, Masrah Al Hadit l’admit dans ses rangs. Abdallah Amine, qui le dirigeait, le prit en main, avant de le jeter à l’eau. Jamais il ne but la tasse, souvent il éclaboussait de son talent ses partenaires. Mohamed Bastaoui commença à se faire un nom. Il se sentait à l’étroit parmi cette troupe semi-professionnelle. Il mit le cap sur Masrah Al Yaoum, à l’époque au sommet de son art.

Econduit par Masrah Al Yaoum, il revient à la charge et y fut admis

Désillusion. Aux commandes de Masrah Al Yaoum se trouvaient Touria Jabrane et Abdelouahad Ouzri, des citadins pur jus. Sans ménagement, il éconduisirent cet intrus qui, à leurs yeux, sentait le plouc à plein nez. Bastaoui s’en montra ulcéré, il accusa le coup, rumina son amertume, s’enfonça dans la déprime. Puis, un jour, il se ressaisit. Il se rappela que naguère on lui reprochait d’être aussi têtu qu’une mule de son Mrizig natal. Alors, il revient à la charge, tant et si bien que les portes de Masrah Al Yaoum lui furent ouvertes. A celle-ci, c’était la vie de caserne. On se levait dès potron minet, on se couchait tard, et on avait droit aux corvées les plus harassantes. Le nouveau venu s’accommoda de ce régime, perdit quelques kilos, mais gagna plusieurs galons, jusqu’à devenir un des éléments phare. Dix ans plus tard, Masrah Al Yaoum se mit à battre de l’aile, Bastaoui n’attendit pas son crash pour emprunter l’issue de secours. Très vite, il forma, avec des francs-tireurs de son espèce, tels Youssef Fadel, Mohamed Khouyi, Abdelmjid Lahouass, Abdelâati Lembarki ou Abdellah Riyami, une troupe du nom de Masrah Achams. Elle illumina la scène pendant cinq ans, puis s’éteignit. Avec sa fin, Bastaoui mit fin à vingt ans de carrière théâtrale.
En voyant Bastaoui jouer dans Masrah Achams, Mohamed Abbazi flashe sur sa gueule, son look vestimentaire (il choisit lui-même ses costumes) et son aisance. Il lui confie un rôle dans Les trésors de l’Atlas (1997). Le rôle est très secondaire, le comédien s’en acquitte sans difficulté. Du coup, il est happé par la télévision. «J’étais très réticent à tenter cette aventure. Je ne me voyais pas en interprète à la «tarfaza». Mais Mohamed Khouyi, avec qui je suis lié par une amitié indéfectible, m’a encouragé dans ce sens», raconte Bastaoui. Sous la baguette de Farida Bourquia, il fait ses premiers pas cathodiques. Le téléfilm s’intitule Dwayer Zman, il y campe le personnage d’un terrien dur à souhait. L’opus passe la rampe, surtout grâce à son interprète principal. Depuis, il est sollicité pour toutes créations de cette veine. Oulad Ennas, Jnane Lkarma et Oujaâ Trab en sont les plus marquantes. «Je n’accepte que les scénarios qui ne tournent pas en dérision les campagnards, en se moquant de leur langage, en ridiculisant leurs gestes, ou en les présentant comme des rustres et des frustes. En revanche, je ne rejette jamais une œuvre qui les dépeint dans leur vérité. Laquelle est à la fois bonne et mauvaise», tient à préciser le comédien.
Mohamed Bastaoui serait-il abonné au rôle de paysan ? Beaucoup le pensent. Ce qui n’est qu’à moitié vrai. A la petite lucarne, il est manifestement confiné dans l’incarnation de personnages de péquenots, plus ou moins huppés, plus ou moins arrogants. Ce qui fait dire au critique Nourredine Kachti : «S’il persiste à reproduire sans cesse le même personnage d’homme de la campagne, il finira par s’y engluer. Et alors il fera du surplace, il n’avancera plus, ce qui serait dommage pour un acteur aussi talentueux». Une telle réflexion fait sortir le calme Bastaoui de ses gonds : «Il est vrai qu’en raison de mes racines, je prends du plaisir à jouer le rôle de paysan. Mais ce n’est jamais le même personnage. Boujemâa de Dwayer Zman, Maâti de Oulad Ennas ou Bouchaïb de Oujaâ Trab n’ont en commun que leur appartenance rurale, pour le reste, ils sont totalement différents». Aussi différents que ceux incarnés dans les longs métrages. Ceux-ci représentent une dizaine, dont on retiendra essentiellement Adieu Forain (1998), de Daoud Aoulad Syad, Taïf Nizar (2001), signé Kamal Kamal, Mille mois (2003), œuvre de Faouzi Bensaïdi, ou En Attendant Pasolini (2008), de Daoud Aoulad Syad… Autant de réussites dans lesquelles Mohamed Bastaoui occupe le devant de la scène. Si ça ne tenait qu’à lui, il ne jouerait que dans les films écrits par son pote Youssef Fadel. «Il a été le rayon de soleil dans mon existence», confesse-t-il.

«Dwayer Zman», de Bourquia, révéla Bastaoui au grand public

Au petit comme au grand écran, Mohamed Bastaoui est égal à lui-même, en brio. «Il prend très au sérieux son rôle, travaille en profondeur son personnage, auquel il confère une épaisseur qu’il ne possédait pas au scénario. Puis il irradie la scène de sa présence, communique sa lumière à ses partenaires. C’est un acteur véritablement hors pair», juge Nourredine Kachti.
Le réalisateur Daoud Oulad Syad, qui a fait de lui son acteur fétiche, attribue le secret de la réussite de Bastaoui au fait que ce dernier a conscience de sa valeur et qu’il a grande estime pour lui-même, sans, toutefois, attraper la grosse tête. On exalte le naturel de sa présence sur scène. On retrouve en lui le naturel et l’émotion de Jean Gabin, une vérité à la fois populaire et aristocratique. Il est de ceux qui contrôlent leur image avec rigueur, privilégient l’authenticité à la psychologie, n’aiment pas à s’identifier à un quelconque modèle. C’est pourquoi il demeure unique, du moins dans le cinéma marocain, inimitable, incomparable. «Il n’y a qu’un seul Bastaoui, il ne pourra jamais y en avoir deux», nous lance une de ses nombreuses admiratrices.
Au terme de l’entretien, Mohamed Bastaoui tient, malgré notre refus insistant, à nous raccompagner jusqu’à la sortie des studios Cinédina. Le répérant, une voiture s’arrête, de derrière une vitre baissée, jaillit une voix féminine. «Bonjour Châyba !», s’entend apostropher le comédien. Lui qui ne veut pas être identifié à un personnage se retrouve trahi. C’est ce qu’on appelle la rançon du succès.

Et-Tayeb Houdaifa

Et-Tayeb Houdaifa