La revue « Nejma » ressuscite le phénix Bouanani
11 avril 2014
Sana Guessous (306 articles)
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La revue « Nejma » ressuscite le phénix Bouanani

La Librairie des Colonnes de Tanger sort ce samedi 12 avril le neuvième numéro de sa revue littéraire « Nejma ». Un ouvrage aussi beau qu’enrichissant sur la vie et l’oeuvre peu connue d’un formidable talent : l’écrivain et cinéaste Ahmed Bouanani (1938-2011).

Simon Pierre Hamelin nous accueille dans un minuscule bureau inondé de livres, perché sur la pimpante Librairie des Colonnes qu’il dirige depuis sa réouverture en 2010. Le sourire victorieux, il nous tend ce qui ressemble à un livre et qui est en réalité une revue, un élégant objet couleur crème, sur lequel se détache l’intitulé, en rouge, finement calligraphié : Nejma. Un neuvième recueil foisonnant de nouvelles, de poèmes, de croquis, d’images d’archives, de lettres manuscrites, d’exercices d’admiration entièrement dédiés à un homme, un seul – et quel homme!: Ahmed Bouanani, notre Jean Cocteau à nous, décédé à soixante-treize ans après une vie bouillonnante, féconde. Une vie hélas si peu connue, si peu célébrée.

« Je ne comprends pas pourquoi les Marocains ne sont pas plus fiers que ça de leurs écrivains», s’emporte Hamelin. Mais les connaissent-ils d’abord, ces auteurs essentiels ? Y a-t-il un mot, une ligne dans les manuels scolaires pour rendre compte de leur art, pour graver leur empreinte, leur pensée dans les esprits ? Apprend-on aux gens dans les maisons de jeunesse et les théâtres, à la télé et au cinéma, que leur Maroc recèle des talents littéraires dont ils pourraient et devraient grandement s’enorgueillir, qu’il n’y a pas si longtemps, par exemple, un Ahmed Bouanani a tenté d’exister, a magistralement créé parmi eux ? Le réalisateur Ali Essafi décrit, dans Nejma, cette effroyable cécité qui nous frappe et nous condamne : «Sur les réseaux du web, je ne trouvais trace que de quelques filmographies imprécises, incomplètes et contradictoires… Mais pas une seule photo-portrait de lui n’y circulait ! (…) Côté littéraire, une seule librairie casablancaise possédait encore quelques exemplaires de son récit L’Hôpital. Il était, lentement mais sûrement, en train d’être effacé de la mémoire collective». Amer constat, d’autant plus affligeant que l’on sait Bouanani accablé par l’effritement de la mémoire au Maroc, et attaché, à travers son œuvre, à en restituer de larges pans à ses compatriotes. «La mémoire chez Bouanani n’est jamais seulement une mémoire subjective. C’est toujours aussi la mémoire de tout un peuple. Écrire est une manière de prendre en charge cette mémoire collective, une tentative de l’arracher de l’oubli», développe dans un bel article le traducteur Omar Berrada. 

Une œuvre nécessaire, quasiment inconnue du grand public 

«Sa production artistique, de quelque nature qu’elle fût, n’a cessé d’être censurée, confisquée, coupée, étouffée», déplore Hamelin dans un éditorial concis, qui salue «l’engagement, le courage et l’exigence» de cet artiste complet, à la fois dessinateur, cinéaste, romancier, poète et traducteur. Plus loin, le libraire compare le destin de Bouanani au réveil de «la nature endormie», à la résurrection d’un «arbre qui semblait mort». D’où le beau sous-titre retenu pour ce numéro de Nejma : «Ahmed Bouanani, comme la terre sous la pluie». Il faut dire que Bouanani n’a jamais autant «intrigué», interpellé les consciences que depuis son décès en 2011.

Grâce aux Éditions Verdier, L’Hôpital (1990), son unique roman publié, est exhumé l’année suivante et révèle un récit tonitruant, révolté, une prose douloureuse et sublime qui nous coupe le souffle, littéralement, qui nous enfonce dans les dédales sinistres d’un asile et dans les têtes égarées de ses pensionnaires. «Un désert nous guette, toi et moi, et tous les autres, y écrit-il. C’est dans ce désert qu’on a construit comme une embuscade cet hôpital puant la poubelle et le dégueulis, l’âcre odeur des produits pharmaceutiques. Je me dis comme un refrain : on a construit cet hôpital pour te guérir, mon pote, te guérir de ta sale manie de vivre, de dégoiser d’interminables discours sur la mort et sur une vie mal digérée, mal goupillée».

Il y a tant à dire sur l’homme fascinant que fut Bouanani, sur l’édifice littéraire et cinématographique qu’il a érigé malgré les entraves, dans une discrétion absolue, à l’abri des esprits inconsistants et des orgueils bouffis. La revue Nejma en dit beaucoup, de ces choses fondamentales, de cette mémoire que Touda Bouanani, la fille de l’artiste, s’acharne à sauver, à bravement arracher de l’oubli -qu’elle en soit vivement remerciée. De «cette grande portion de nous-mêmes» que, selon Omar Berrada, l’artiste a emporté dans ses affaires et que nous devons découvrir sans tarder, pour lui rendre hommage et surtout, surtout, pour espérer nous retrouver.

Ahmed Bouanani, «Comme la terre sous la pluie». Neuvième numéro de la revue Nejma. Dans vos librairies dès samedi 12 avril. 100 DH.