Un système de reconnaissance de l’artisanat marocain pour étouffer la contrefaçon
21 février 2018
Wiam Markhouss (336 articles)
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Un système de reconnaissance de l’artisanat marocain pour étouffer la contrefaçon

Un décret d’application permet aujourd’hui de déposer des indications géographiques avec des caractéristiques déterminées selon un cahier des charges précis. La contrefaçon des produits d’artisanat marocains sera plus compliquée. L’objectif est de booster le chiffre d’affaires à l’export et de faire bénéficier les régions d’origine de la richesse créée.

Le projet de décret d’application de la loi relative aux signes distinctifs des produits d’artisanat a été adopté en conseil de gouvernement début février. Pour la première fois dans l’histoire de l’artisanat marocain, un système de reconnaissance des marques, des labels et des indications géographiques est instauré et des entités d’approbation et de contrôle constituées. Ce travail a été mené dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie du ministère pour améliorer l’attractivité des produits d’artisanat, renforcer leur compétitivité et garantir leur protection juridique.

Avant la publication du texte d’application, le Maroc déposait ses labels selon le système de Madrid permettant de protéger les marques dans un grand nombre de pays. Depuis 2009, 54 labels collectifs ont été déposés au Maroc et à l’étranger. Ces labels, qu’on continue à créer chaque année, sont tous regroupés sous la marque «Morocco Hand Made». «Mais depuis l’adoption du décret, on peut déposer des indications géographiques avec des caractéristiques déterminées et un cahier des charges précis selon le traité de Lisbonne. Celui-ci assure la protection des appellations d’origine. C’est une première au Maroc», explique Khalid Rahel, chef de la division labellisation au Secrétariat d’Etat chargé de l’artisanat et de l’économie sociale et solidaire. Une cinquantaine d’indications géographiques (IG) sont déjà identifiées.

Un arsenal juridique pour étouffer la contrefaçon

Parmi les produits d’artisanat qui pourraient postuler pour ces IG, figure l’étoffe de Bezou, fabriquée exclusivement dans ce petit village éponyme de la province d’Azilal. «On pourrait préserver cette étoffe et contribuer à la sauvegarde de ce village et à son aménagement. Toute la richesse provenant de cette étoffe, utilisée notamment dans la confection de djellabas pour hommes et très prisée par les parlementaires, profitera à la commune où elle est fabriquée», suggère M. Rahel.

Hormis les retombées économiques, l’enjeu est de pouvoir protéger les produits d’artisanat marocain qui ont pâti de contrefaçon et d’usurpation. Ainsi du tapis tribal de Beni Ouarain (région du Moyen-Atlas) au motif unique, très apprécié en Europe et aux Etats-Unis. Il a été contrefait à la main dans des ateliers en Inde et exporté par conteneurs aux Etats-Unis avec le nom de tapis berbère. Le Maroc ne pouvait rien faire contre cette déferlante asiatique. «Dorénavant, nous aurons les moyens d’attaquer ces producteurs dans les cours internationales de justice. Et ce, en mettant en avant nos marques Maroc et nos indications géographiques», explique le chef de la division labellisation au ministère. Au delà du cadre réglementaire, l’exportation des produits d’artisanat ne pourra réellement décoller qu’avec la création de marques fortes portées par des entreprises d’artisanat marocaines de niveau international. En 2016, le Maroc a exporté pour 507 MDH de produits d’artisanat, alors que la stratégie nationale visait 7 milliards en 2015. En d’autres termes, l’Etat veut des multinationales marocaines capables d’exporter à l’instar des géants du luxe français ou italien.

De grands groupes marocains d’artisanat dans 70 ans

Pour le moment, celles-ci n’existent pas encore selon la classification des entreprises d’artisanat adoptée par le ministère. Au niveau 1 des producteurs d’artisanat (basique), on retrouve près de 1200 unités de production. Au niveau 2 (intermédiaire), il existe une cinquantaine d’entreprises structurées. Le niveau 3 (expert) regroupe les grandes PME ou les organisations certifiées RSE disposant d’une marque et d’une stratégie à l’export. Il existe quelques structures éligibles, mais, à ce jour, aucune entreprise marocaine ne répond parfaitement aux exigences de ce statut. Le ministère espère la création de success stories de taille moyenne marocaines dans les prochaines années, mais pas de groupes internationaux dans l’immédiat. «Les Anglais, les Français et les Italiens nous ont devancés de 150 ans. Si on bénéficie de leurs expériences, on pourrait créer nos grands groupes d’artisanat dans 70 ans», dit, avec optimisme, le chef de la division labellisation.

La Maison de l’Artisan, levier marketing du Secrétariat d’Etat chargé de l’artisanat, a obtenu le feu vert du ministère de tutelle pour intégrer les labels dans sa stratégie de communication institutionnelle et celle relative aux évènements et foires au niveau national et international. «Auparavant, nous ne disposions pas d’assez d’unités de production qui jouissent des labels d’artisanat. Aujourd’hui, nous avons la taille critique d’unités certifiées nous permettant de communiquer sur ces labels au Maroc et à l’international», déclare Moad Daoudia Kebdani, directeur de la communication à la Maison de l’Artisan. Ce projet sera probablement décliné à travers une campagne de communication digitale en modes capsules, application ou autre. «L’objectif est d’encourager le consommateur, et surtout l’importateur étranger, à exiger un produit certifié jouissant du label de qualité. Ce qui poussera les artisans à déposer une demande pour l’obtention du droit d’usage de ces labels après avoir réussi les contrôles de rigueur», déclare M. Kebdani. Le Secrétariat d’Etat chargé de l’artisanat dispose de ses propres laboratoires qui certifient l’unité de production. A terme, il devrait se désengager de cette procédure de labellisation au profit des laboratoires privés, selon un cahier des charges précis.