Economie
Pourquoi les entreprises industrielles se détournent du crédit bancaire
Selon une enquête de la DPEG, plus de 60 % d’entre elles recourent
à l’autofinancement pour investir.
Les prêts bancaires ne sont utilisés que par 21 % d’entre elles.
Comment les entreprises se financent-elles ? Recourent-elles aux crédits
bancaires et dans quelles proportions ? A en juger par les surliquidités
sur le marché monétaire, il est permis de penser que les entreprises
préfèrent plutôt les autres modes de financement, et notamment
l’autofinancement. C’est du moins le constat que vient d’établir
une étude du ministère des Finances qui reprend, pour les besoins
de la démonstration, les données de l’enquête FACS (Firm
analysis and competitiveness survey) réalisée en 2000 par le ministère
du Commerce et de l’Industrie (MCI) en collaboration avec la Banque mondiale.
Même si en trois ans, les données peuvent avoir évolué,
il semble, selon un responsable au MCI, que, globalement, la tendance d’un
faible recours aux prêts bancaires reste la même. «Nous allons
bientôt lancer une enquête similaire à celle de 2000, toujours
avec le concours de la Banque mondiale, non seulement pour vérifier si
la situation a évolué depuis, mais aussi et surtout pour comprendre,
parce que nous le percevons nettement, pourquoi le marché monétaire
ne suscite pas vraiment l’engouement», confie le même responsable.
Selon l’étude du ministère des Finances, à travers
sa direction de politique économique générale (DPEG), les
entreprises industrielles marocaines, dans une proportion de 63 %, ont tendance
en effet à recourir à leurs propres bénéfices pour
financer leurs investissements. Elles sont seulement 21 % à faire appel
aux crédits bancaires et 7 % aux crédits auprès de leurs
fournisseurs ; les autres modes de financement étant quasiment insignifiants
: 4 % pour les prêts de la maison-mère, 3 % pour l’augmentation
du capital, 1 % pour l’émission d’obligations et 1 % pour le
leasing.
7% seulement ont recours au crédit-founisseur
Ces chiffres démontrent-ils que les nombreuses réformes introduites
en matière de financement de l’entreprise depuis une dizaine d’années
(désencadrement des crédits, nouvelle loi bancaire, libéralisation
des taux d’intérêt, etc.) n’ont pas donné les
résultats escomptés ? Oui, répond le ministère des
Finances, qui s’interroge au passage sur le fait de savoir «s’il
y a réellement des entraves à l’accès au crédit
bancaire et quels seraient alors les modes de financement alternatifs».
Contrairement à une idée assez largement répandue, le faible
taux de financement par prêts bancaires ne serait pas lié à
un accès limité de la clientèle industrielle aux services
bancaires ou à une gestion peu efficace des dossiers de demande de crédits.
La preuve, selon l’enquête, est que 82 % des entreprises sondées
«ont la certitude que leur demande de prêt serait acceptée
si elles présentaient un projet bancable». Alors, d’où
vient que la préférence d’une grande partie de ces entreprises
va à l’autofinancement ? Une série de facteurs probablement
à l’origine de cet état de fait sont avancés par les
Finances : la nature des activités des entreprises industrielles qui sont
en majorité à forte intensité de main-d’œuvre
et, de ce fait, nécessitent davantage de découverts bancaires que
de prêts à long terme ; la gestion peu transparente pratiquée
par ces entreprises ; la faiblesse de l’anticipation de la conjoncture,
la cherté du crédit.
La faiblesse des prêts bancaires cacherait une gestion peu transparente
Il y a environ une année, Abdeltif Loudyi, alors directeur du Trésor
et des Financements extérieurs (aujourd’hui secrétaire général
du ministère des Finances), abordant le rôle du Trésor dans
le financement de l’économie, attribuait la faiblesse de l’utilisation
des mécanismes de financement et de garantie, en particulier à l’insuffisance
de l’information et à la faiblesse générale de la demande
de crédits. Mais alors, comment expliquer qu’en 2003 (à fin
novembre) les crédits à l’économie aient augmenté
de 7 % (environ 18 milliards de DH), atteignant un encours de quelque 250 milliards
de DH (compte non tenu des crédits aux sociétés de financement)
? C’est tout le paradoxe de la situation. Mais le paradoxe n’est qu’apparent.
«Si on met de côté les 40 milliards de DH de créances
en souffrance et qui sont très probablement dus par les PME-PMI, la question
reste de savoir à quelles entreprises sont allés les 200 milliards
de DH de crédits», s’interroge un économiste. «Partant
du principe qu’on ne prête qu’aux riches, ce sont les grandes
entreprises qui obtiennent le plus de crédits. Mais il faut savoir que
les autres empruntent aussi en utilisant toutes sortes d’artifices, comme
le crédit à la consommation, par exemple», confie un banquier.
Au total, le constat que beaucoup d’entreprises recourent à l’autofinancement
(ce qui signifierait qu’elles sont en bonne santé !) plutôt
qu’aux crédits bancaires est à relativiser. Pour autant, il
demeure, toute proportion gardée, un indicateur du peu de transparence
dans la gestion des entreprises, dont le caractère, souvent familial, y
est peut-être pour quelque chose. «Lorsqu’une entreprise s’endette
jusqu’à un certain niveau (en application de la règle de 1/3
de fonds propres et 2/3 de la dette globale, NDLR), cela veut dire qu’on
lui fait confiance, qu’elle ne redoute pas d’être sous les feux
des projecteurs et, enfin, qu’elle opère de bonnes anticipations
et donc qu’elle est bien structurée», analyse un expert. C’est
le cas dans les économies développées où le nombre
de faillites par exemple montre bien à quel point le financement sur le
marché des capitaux est important. Même s’il s’agit de
situations que personne ne souhaite voir s’installer, il serait intéressant
de connaître le nombre de faillites dans les pays en développement.
Il y a investissement... et investissement
L’étude de la DPEG, en adoptant une approche «quantitativiste»
du financement de l’entreprise industrielle, n’est pas dénuée
d’intérêt, mais elle gagnerait à se pencher sur l’aspect
qualitatif du problème, analyse Abdelatif Maâzouz, professeur de
gestion à la faculté de Casablanca.
En effet, explique-t-il, cette étude nous donne des indications, sans doute
intéressantes, sur le nombre d’entreprises industrielles qui préfèrent
s’autofinancer plutôt que de recourir aux banques, mais elle ne précise
pas le volume des investissements réalisés. «Du coup, le poids
de la grande entreprise se trouve diminué et par conséquent l’importance
des financements alternatifs n’est pas mise en valeur». Par ailleurs,
ajoute
M. Maâzouz, l’étude ne distingue pas entre investissement de
renouvellement et investissement de croissance. «Or, on sait que les investissements
réalisés par les entreprises industrielles entre 1995 et 2000, soit
durant la période couverte par l’enquête, étaient des
investissements de renouvellement. Il est bien normal donc que ceux-ci soient
autofinancés, puisque le cash flow est destiné en grande partie
au financement des immobilisations existantes».
Cela étant, la surliquidité qui caractérise le marché
depuis 2000 s’expliquerait, selon M. Maâzouz, par l’insuffisance
de projets d’investissement, «chose d’ailleurs qui semble être
bien comprise par les investisseurs étrangers dont la stratégie
est de venir avec des projets à financer localement. Ce faisant, ils bénéficient
de taux d’intérêt compétitifs et ne prennent aucun risque
de change». Enfin, conclut-il, «tout cela montre bien que le financement
ne pose pas de problème, ce qui veut dire que l’entreprise marocaine
a une capacité d’endettement qu’elle n’exploite pas.»
Salah Agueniou
www.lavieeco.com
2004-01-02
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