Economie
Marocains : 28 milliards de DH dans des comptes à l'étranger
Particuliers et entreprises ont des comptes bancaires dans 40 pays dans lesquels
ils ne sont pas résidents.
En décembre 2005, ces dépôts étaient de 2,9 milliards seulement.
En 2006, les Marocains ont sorti officiellement 6 milliards de DH en devises.

Presque 5 milliards de dollars ! C'est le niveau des transferts vers leur pays
des Marocains résidents à l'étranger (MRE) en 2006. Un chiffre régulièrement
mis en avant comme étant un apport non négligeable pour la balance des paiements.
Mais sait-on qu'en même temps, plus du double de ce montant, appartenant à des
personnes physiques et morales, est déposé dans des banques étrangères de pays
où elles ne résident pas ?
12,4 milliards de dollars plus exactement, soit 99,2 milliards de DH ! C'est
le niveau des avoirs des Marocains à l'étranger, selon les statistiques, arrêtées
à fin juin 2007, de la Banque des règlements internationaux (BRI) basée à Bâle,
en Suisse. Quelle lecture faire de ce chiffre ? Qu'y a-t-il derrière ? Que reflète-t-il
exactement ? Autant de questions que nous avons posées à toutes les parties concernées,
qu'elles soient marocaines, notamment l'Office des changes et la direction du
Trésor et des finances extérieures (ministère des finances), ou étrangères, à
commencer par la source de ces chiffres elle-même, en l'occurrence la BRI.
Que nous apprennent les chiffres de la BRI ? A fin juin 2007, des entreprises
publiques et privées, des personnes aussi bien physiques que morales de nationalité
marocaine et résidant au Maroc, dans leur écrasante majorité, détenaient l'équivalent
de 12,45 milliards de dollars sous forme de dépôts auprès de banques dans 40
pays, essentiellement en Europe mais aussi aux Etats-Unis et dans certaines places
offshore.
Plus que l'Algérie et
le Qatar !
Si a priori le chiffre, pris de manière brute, fait peur, il y a lieu de le nuancer
car, dans les 12,45 milliards de dollars, près de 9 milliards de dollars sont
détenus par des établissements bancaires. Le reste, à savoir 3,5 milliards (28
milliards de DH), est la propriété d'établissements dits non bancaires mais qui
peuvent être des particuliers ou des entreprises. Les statistiques de l'organisme
suisse ne vont pas plus loin dans le détail, secret bancaire oblige, certainement.
Mais qu'importe, ces chiffres donnent à réfléchir. Surtout quand on s'amuse à
observer leur évolution dans le temps, pour le Maroc, ou à les comparer à ceux
d'autres pays.
En effet, pour en mesurer l'ampleur, il faut savoir qu'en terme d'évolution,
les avoirs des Marocains, toutes catégories confondues, estimés à 12,4 milliards
en juin 2007, étaient d'à peine 9,2 milliards en décembre 2005 et 8,3 milliards
en décembre 2004. Concernant les dépôts détenus par des opérateurs hors secteur
bancaire, ils sont passés de 2,9 milliards en décembre 2004 (et du même niveau
en décembre 2005) à 3,56 milliards en juin 2007.
On peut aussi comparer le niveau des avoirs des Marocains à l'étranger à ceux
des résidents d'autres pays, et tout d'abord des pays à économies plus ou moins
similaires. Pour la Tunisie et la Jordanie, par exemple, les dépôts globaux à
l'étranger sont respectivement de 7 milliards et 16 milliards (contre 12,45 pour
le Maroc) et de 1,3 milliard et 4,6 milliards de dollars pour les détenteurs
autres que les banques (3,56 milliards pour le Maroc). Mais le comparatif interpelle
davantage quand il est fait avec des économies autrement plus nanties, parce
que pétrolières entre autres, comme celle de l'Algérie ou encore du Qatar. En
effet, selon les statistiques de la Banque des règlements internationaux, les
résidents de ces deux pays détiennent des dépôts globaux à l'étranger de 10,6
et 10 milliards de dollars. (voir tableaux en page suivante).
Au-delà de l'aspect quantitatif, quelle lecture réelle peut-on faire de ces chiffres
? Ces dépôts détenus par des résidents marocains auprès de banques étrangères
sont-ils tous légaux ? Doivent-ils inquiéter ? Peuvent-ils raisonnablement renseigner
sur l'ampleur de la fuite des capitaux ?
Une première réponse du côté de la BRI elle-même. Pour Philippe Mesny, responsable
des statistiques financières internationales au sein de la BRI, joint au téléphone
par La Vie éco, «ces dépôts ne peuvent pas systématiquement être assimilés à
une fuite de capitaux». D'abord, parce que, explique l'analyste, il y a les dépôts
détenus par les banques marocaines, presque 9 milliards de dollars, qui sont
tout à fait normaux et légaux (voir encadré sur la réglementation). Pour lui,
en somme, «ce niveau n'est pas exagéré eu égard à la dynamique économique que
connaît le Maroc, à son degré d'ouverture sur l'économie mondiale et surtout
si on le compare avec d'autres pays comme la Tunisie ou l'Algérie».
Soit, mais quid du reste, c'est-à-dire les 3,5 milliards de dollars détenus par
le secteur privé ? Le responsable de la BRI se refusera à toute interprétation,
sa mission s'arrêtant, comme il dit, à la collecte des chiffres, et pas au commentaire.
Aucune loi n'interdit
de détenir un compte
à l'étranger
Auquel cas, des éléments de réponse sont à chercher du côté marocain, à commencer
par l'Office des changes dans la mesure où toute personne physique ou morale,
qu'elle soit un établissement bancaire ou non, résidente au Maroc, a obligatoirement
besoin d'une dérogation de l'Office pour sortir des devises, que ce soit pour
investir, placer, épargner ou, tout simplement... dépenser. Là encore, on n'est
guère avancé. L'office, en effet, élabore et publie chaque année un état intitulé
«Position financière extérieure globale» (PFEG). Il s'agit d'un état statistique
censé retracer le stock des avoirs et engagements financiers de l'économie marocaine
vis-à-vis de l'étranger. Plus concrètement, la position financière recense, entre
autres, les investissements des Marocains à l'étranger, les avoirs des banques
mais aussi les dépôts effectués par des résidents marocains (secteur public et
privé non bancaire) auprès de banques étrangères. Et que disent justement les
chiffres de l'Office des changes ? Que ces dépôts étaient, à fin décembre 2006,
de l'ordre d'un milliard de DH seulement. Etonnant et, surtout inquiétant, quand
on le compare aux 28 milliards de dollars recensés par la banque suisse. A coup
sûr, une grosse partie de cette manne de devises est soit sortie illégalement
du pays, soit provient de transactions commerciales dont une partie payée en
devises à l'étranger.
Que fait l'Office des changes, pourrait-on s'exclamer ? Ce n'est pas faute d'avoir
essayé, mais il est mathématiquement impossible que l'office contrôle la totalité
des flux, surtout de devises, y explique-t-on. Une source à l'office insiste
d'ailleurs sur le fait qu' aucun pays, «y compris les plus développés, ne peut
prétendre contrôler la fuite des capitaux». Mais les autorités marocaines disposent-elles
d'une estimation des avoirs des Marocains à l'étranger ? Si, auprès de l'office,
les responsables n'ont pas souhaité se prononcer, du côté du ministère des finances,
un haut responsable avance, pour sa part, le chiffre de 30 milliards de DH !
Un montant qui semble plus ou moins proche des chiffres publiés par la banque
des règlements internationaux de Bâle.
Deux questions, les plus importantes peut-être, restent posées quant à la légalité
de ces avoirs et à leur origine. Pour ce qui est de la légalité, il faut savoir
que, en vertu de la réglementation de change en vigueur, seules sont habilitées
à avoir des comptes en dirhams convertibles ou en devises ou encore des comptes
auprès de banques étrangères, les personnes physiques ou morales disposant d'une
dérogation de l'Office des changes. Il s'agit, entre autres, des banques, d'entreprises
qui exportent ou qui ont des flux d'affaires avec l'étranger (voir encadré ci-contre).
Si, pour les banques, le dispositif semble être plutôt verrouillé, le plus gros
des avoirs «illégaux» se trouve, selon l'office, du côté du reste du secteur
privé (entreprises et particuliers). D'où proviennent-ils ? Les entreprises exportatrices
rapatrient-elles, comme le veut la loi, les produits de leurs ventes à l'étranger
? «Oui», répond-on auprès de l'office qui ne signale que de très rares cas d'infractions
dans ce sens. Au bas mot, ce sont 20 milliards de DH qui sont détenus illégalement.
Des comptes alimentés par
les reliquats des dépenses
de voyages ?
Quant aux méthodes classiques à la base de la fuite de devises, elles sont de
moins en moins utilisées. Selon les chiffres de la Douane, cette dernière intercepte
chaque année aux frontières 30 à 50 MDH en devises que des résidents marocains
tentent d'emporter dans leurs bagages.
Autre source qui pourrait alimenter ces comptes : les reliquats des dépenses
de voyages. En 2006, par exemple, les résidents marocains ont sorti l'équivalent
de 6,2 milliards de DH pour couvrir des voyages de tourisme ou d'affaires, des
frais de scolarité, des missions ou encore des soins médicaux. En 2005, le chiffre
était de 5,44 milliards de DH. Or, comme l'explique une source au ministère des
finances, «même si ces transferts sont effectués avec l'autorisation de l'Office
des changes, une partie des fonds transférés peut ne pas être effectivement utilisée
pour les raisons avancées». C'est ce résidu qui permettrait, entre autres, à
des résidents marocains, à coup de voyages fréquents, d'aller alimenter régulièrement
des comptes à l'étranger.
En fait, comme l'explique une source à l'office, «il y a surtout les revenus
générés par tous genres de trafics, notamment la drogue, et qui naturellement
échappent à tout contrôle, ou encore les opérations de sous-facturation inverse
qui donne lieu au paiement d'une partie de la créance à l'étranger». Question
: que se passerait-il si on libéralisait totalement le change ? Rapatriement
des devises comme le pensent les optimistes ou au contraite hémorragie de capitaux
? Le débat est ouvert.
Saâd Benmansour
www.lavieeco.com
2008-01-04
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