La transformation lente de l’économie pénalise la création d’emplois et de richesse
2 janvier 2018
Salah Agueniou (1271 articles)
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La transformation lente de l’économie pénalise la création d’emplois et de richesse

La productivité du travail a augmenté de 2,9% par an en moyenne entre 2001 et 2015. Le taux d’emploi, sur la même période, a baissé de 0,2 point. Les structures de l’économie ont faiblement évolué pour profiter de l’aubaine démographique.

Ça a tout l’air d’une équation à somme nulle : quand la productivité du travail augmente, l’emploi, lui, baisse. C’est en tout cas ce que suggèrent les résultats de la première partie (“Les déterminants de l’évolution du niveau de vie de la population”) de l’étude du HCP sur les sources de création de la richesse au Maroc, présentée le 20 décembre 2017.

En effet, alors que la productivité du travail a crû de 2,9% en moyenne annuelle entre 2001 et 2015, le taux d’emploi, par contre, a baissé de 0,2 point par an, en moyenne, sur la même période.

A l’échelle sectorielle, toutefois, cette évolution n’est pas uniforme. Dans les secteurs qui connaissent la mécanisation et la modernisation des moyens de production, comme l’agriculture et l’industrie, on observe une forte baisse du taux d’emploi et, en même temps, une augmentation élevée de la productivité. Dans les services et le BTP, en revanche, l’emploi progresse, mais la productivité du travail enregistre un faible accroissement. Ce sont donc les pertes d’emplois qui ont favorisé l’augmentation de la productivité dans l’agriculture et l’industrie, et, inversement, les hausses d’emplois qui ont réduit la productivité du BTP et des services (à l’exception des services financiers qui ont créé 11% de l’emploi additionnel au niveau national entre 2001 et 2015, tout en réalisant une forte productivité).

Evolution modérée du PIB par habitant

Mais dans la mesure où au niveau global, le taux d’emploi a baissé entre 2001 et 2015 (de 45,1% à 42,8%), les créations d’emplois additionnels dans le BTP et les services, notamment le commerce, sont en fait une réallocation de la main-d’œuvre des activités à forte productivité (agriculture et industrie) vers des activités à faible productivité. Cela signifie que les structures de l’économie n’ont pas connu de mutations telles qu’elles auraient permis de profiter de la transition démographique que traverse le pays (hausse de la population en âge de travailler) et, ainsi, créer plus d’emplois et générer une productivité plus forte. Car, contrairement à l’impression première, l’équation productivité et emploi n’est pas à somme nulle : le développement de celle-là ne se traduit pas forcément par la baisse de celui-ci. Quand une économie réalise des gains de productivité élevés et sur une longue période, les emplois chassés ici, renaissent là, sous des formes nouvelles, dans des activités nouvelles…

Maintenant, qu’est-ce que ces évolutions ont-elles produit sur le niveau de vie de la population qui est le thème de cette première partie de l’étude ? Eh bien, répond le HCP, une amélioration modérée du PIB par habitant, soit une moyenne de 3,2% par an entre 2001 et 2015. Cette croissance modérée du niveau de vie (ou du PIB par habitant) résultant, encore une fois, de l’effet négatif de l’emploi et d’une insuffisante productivité du travail à l’échelle de l’économie dans son ensemble (près de 3% par an en moyenne).

Dans la seconde partie de son étude, le HCP nous montre comment est formée la valeur ajoutée globale (c’est-à-dire la richesse créée) et comment celle-ci est répartie entre ceux qui en sont les créateurs.

Sur le premier point, celui des contributeurs à la création de richesse, la situation n’est pas la même selon qu’il s’agisse du secteur agricole ou non agricole. Dans le secteur agricole, et contrairement à ce que l’on pourrait penser d’emblée, ce sont moins les facteurs de production (travail et capital) que le surplus de productivité, ou productivité globale des facteurs (qualité du cadre institutionnel et organisationnel, de recherche et développement, de maîtrise des technologies) qui contribuent le plus à la valeur ajoutée du secteur. Alors que le travail et le capital ont contribué pour 7,9% à la croissance de la valeur ajoutée agricole entre 2000 et 2014, les gains de productivité (ou productivité globale des facteurs – PGF) y ont participé pour 92,1%, selon les calculs du HCP. Après coup, mais seulement après coup, ceci paraît logique, puisque dans ce secteur l’emploi est non seulement en baisse, mais il est en partie non salarié. Et si, malgré tout, les facteurs de production ont contribué positivement (7,9%) à la création de richesse dans ce secteur, cette contribution est principalement celle du capital, en particulier sous la forme de foncier agricole.

Baisse de la part de la rémunération du travail dans la valeur ajoutée

Dans le secteur non agricole, assez paradoxalement, la croissance de la valeur ajoutée est le fait des facteurs de production (pour 89,6% par an en moyenne entre 2000 et 2014) davantage que des gains de productivité (+10,4% sur la même période). Clairement, la combinaison des facteurs de production dans le secteur non agricole est loin d’être optimale; la création de richesse reposant encore très largement sur le travail et le capital. Et ce qui paraît encore plus problématique, c’est que, observés sur des séquences temporelles, les gains de productivité dans les activités non agricoles ont carrément baissé (-0,04) sur la période 2009-20014, après avoir progressé de 0,8% par an en moyenne entre 2000 et 2008. Cela explique que le niveau de la croissance économique non agricole, après avoir franchi le palier de 5%, a chuté de manière drastique après 2008. Pour le HCP comme pour l’ensemble des experts et analystes, le problème de la croissance économique du Maroc se niche précisément à ce niveau: la productivité globale des facteurs, appréhendée à l’échelle de l’économie nationale, demeure encore faible. Elle a été de l’ordre de 1,2% en moyenne annuelle entre 2000 et 2014. La faible efficacité des investissements en est en partie responsable, comme l’a montré l’étude du HCP d’il y a deux ans sur le rendement des investissements.

Comment, au niveau global, la richesse produite est partagée ? A ce niveau, il n’y a pratiquement aucun changement par rapport à la structure de partage observée depuis longtemps, soit deux tiers pour le capital et un tiers pour le travail. Mais l’étude du HCP indique quand même que la part de la rémunération du travail dans la valeur ajoutée a perdu en moyenne 0,1 point par an durant la période 2000-2014. Encore une fois, une différence est observée entre le secteur agricole et le secteur non agricole. Dans le premier, la part de la valeur ajoutée qui va à la rémunération du travail a baissé de 2 points par an en moyenne, tandis que dans le second, elle a augmenté de 0,2 point par an en moyenne sur la période considérée.

Entre 2001 et 2015, le PIB par habitant s’est accru de 3,2% par an, du fait principalement de l’augmentation de la productivité du travail, suivie de l’effet démographique (part de la population en âge de travailler sur la population totale), tandis que le taux d’emploi s’est inscrit dans une baisse continue. La contribution de la productivité du travail à la croissance du PIB par habitant a ainsi été de 92,5%, celle de l’effet démographique de 19,8% et celle de l’effet emploi (taux d’emploi) a été négative de 12,2%. Durant cette période, la productivité du travail s’est accrue de 2,9% par an en moyenne et le ratio de la population en âge d’activité a augmenté de 0,4 point en moyenne annuelle, alors que le taux d’emploi a subi une baisse de 0,2 point en moyenne annuelle, passant de 45,1% à 42,7%. Les créations d’emplois au niveau national, qui étaient en moyenne annuelle de 186000 postes entre 2001-2008, ont baissé à 70000 postes entre 2008 et 2015. Le taux d’emploi dans le secteur de l’agriculture, forêt et pêche a baissé de 20,1% à 16,7% entre 2001 et 2015, et celui des industries de 5,8% à 4,8%. Seuls les services et le BTP ont enregistré des améliorations des taux d’emploi respectivement de 16,2% et 3% en 2001, à 17,3% et 4% en 2015. L’effet négatif de la baisse du taux d’emploi sur le niveau de vie de la population a été largement compensé par l’amélioration de la productivité du travail, notamment dans l’agriculture et de l’industrie. Ces deux secteurs ont enregistré des productivités de travail en hausse respectivement de 5,2% et 3% par an, entre 2001 et 2015. Les services et le BTP ont, quant à eux, été marqués par de faibles accroissements de leurs productivités du travail de 2,1% et de 0,9% par an, durant cette période.

Mots-clés Emploi