Economie
Jaouda, le petit poucet qui fait de l'ombre à la Centrale laitière
En dix ans, Jaouda a porté sa part de marché de 3 à 20 %, tandis que la Centrale laitière revendique un taux de pénétration de 70 %.
L'innovation et la distribution sont les armes de la bataille.
Avec la disparition progressive des petites unités, le secteur est en passe de se transformer en un duopole.

Salim, Jaouda, Gervais, Assiry, Mixy, Nectary, Passion, Cremy... les marques de
produits laitiers et même de jus nouvellement mises sur le marché
foisonnent... pour le plus grand bien du consommateur. Pourtant, derrière
cette hémorragie de produits se cache une bataille inédite. Celle
que se livrent la Coopérative agricole de Taroudant (Copag ), PME qui a
investi le marché des produits laitiers (Jaouda, Cremy...) il y a dix ans
à peine et Centrale laitière, la grosse entreprise qui, depuis plus
de 60 ans, fournit le pays en lait et produits dérivés. Jamais dans
l’histoire du Maroc de l’après-indépendance, une entreprise
n’avait pu déranger le mastodonte. Seule Yoplait, durant les années
80, avait réussi à imposer son nom de manière significative
sur le créneau des yaourts, les autres, Chergui, Daya, se contentant d’occuper
des niches spécifiques. Cette fois-ci, l’enjeu est plus sérieux:
en misant sur la gamme complète des produits, Copag s’affirme comme
un adversaire de taille sur ce marché qui prend des allures de duopole.
Un chiffre, un seul, permet de se faire une idée des joutes à venir
: depuis 1993, la PME de Taroudant a porté sa part de marché de
3 à 20%.
Aucune des deux entreprises ne veut parler de «bataille». Pourtant,
c’en est bien une. "Nous n’avons pas peur de la concurrence,
de plus, c’est une bonne chose car elle est stimulante et permet le développement
du marché", assure Driss Traki, PDG de la Centrale laitière.
Les mêmes propos sont avancés par Moulay M’hamed Loultiti,
président de Copag, qui ajo uteque le problème ne doit pas être
posé en termes de bataille. A l’en croire, «la Copag aussi
bien que la Centrale laitière n’ont qu’un seul combat à
mener, notamment celui contre la concurrence étrangère qui arrivera
avec l’ouverture des frontières».
Au-delà de ce discours conventionnel, le marquage est très serré
entre les deux opérateurs. Si pour la politique des prix ils se sont alignés
sur la même fourchette (1,40 à 3,80 DH), l’innovation et la
diversification des produits constituent les principales armes utilisées,
ce qui, en fin de compte, s’avère très avantageux pour le
consommateur.
Depuis le début de l’année 2003, l’intensité
de la concurrence a augmenté. Les lancements de produits nouveaux se sont
multipliés. Boissons lactées et yaourts brassés sont ainsi
venus élargir les gammes des deux entreprises qui produisent et commercialisent
une dizaine de marques chacune. Et la Centrale laitière est talonnée
par la Copag qui, il faut le reconnaître, ne manque pas de réactivité.
«Ce n’est pas pour gêner la concurrence, mais c’est plutôt
dans un souci d’extension du marché et de stimulation de la demande»,
souligne- t-on.
Copag : un investissement de 20 MDH tous les deux ans
En tout cas, les deux sociétés mettent les bouchées doubles
pour maintenir ou augmenter leurs parts de marché. Depuis 1993, la production
laitière (capacité de 400 000 litres/j) connaît un grand développement
à la Copag. Cette croissance est soutenue par des investissements réguliers.
De 12 MDH au démarrage, la somme globale injectée dans l’affaire
a atteint aujourd’hui 140 millions, suite à deux extensions opérées
en 1996 et 1999. Mieux, Copag engage tous les deux ans un investissement de 20
MDH. Cette enveloppe permettra de financer l’extension, la création
de lignes de production ou encore l’acquisition de matériel de production.
«Chez nous, il n’y a pas de calendrier précis pour les lancements,
mais nous sommes toujours à l’écoute du marché et nous
tenons à revoir régulièrement notre gamme», confient
les responsables de Copag. Pour bien faire les choses, la société
dispose d’une cellule de recherche et développement qui planche sur
les projets de diversification que l’entreprise entend réaliser elle-même,
sans aucun partenariat étranger. Pour les responsables de la coopérative,
«la technologie existe, il suffit juste d’aller la chercher là
où il faut et nous pensons avoir les compétences nécessaires
pour faire un produit 100 % marocain» . En revanche, pour la formation (stages
et séminaires), les cadres sont souvent envoyés à l’étranger.
A la Centrale laitière, ce sont 300 MDH qui seront investis au cours des
exercices 2003 et 2004, avec pour objectif le lancement mensuel de produits nouveaux
durant la même période.
La Centrale laitière sort le grand jeu : 300 MDH seront investis en 2003-2004
Du côté de Taroudant, on privilégie, «dans un souci
de qualité», la distribution directe. L’entreprise dispose
de son propre parc (50 camions de convoyage et 100 cabines de distribution) et
de six dépôts dans les grandes villes du Maroc.
Ce schéma exclut les intermédiaires et permet d’approvisionner
directement 18 000 points de vente. Seul bémol, les produits Jaouda sont,
pour l’instant, distribués sur une grande partie du pays à
l’exception du Nord et de l’Oriental, ce qui n’est pas, bien
sûr, pour déplaire à la Centrale laitière.
La filiale de l’ONA n’est d’ailleurs pas insensible à
la montée en puissance des produits Jaouda. Elle vient d’entamer
une restructuration de son réseau de distribution en faisant appel à
une cinquantaine de distributeurs indépendants. Cette externalisation viendra
élargir le réseau traditionnel qui compte 320 distributeurs salariés.
Et c’est à coup de campagnes promotionnelles (voyages, Omra…)
que les deux entreprises encouragent les détaillants et renforcent leurs
liens avec les distributeurs.
Leader sur le marché des produits laitiers, la Centrale laitière
qui en détient 70 %, a enregistré pour l’exercice 2002 une
hausse de 5 % de ses ventes pour les produits dérivés. Un rythme
que les responsables entendent maintenir ou même élever.
La Coopérative de Taroudant n’entend pas se laisser faire. Tout en
affichant une certaine discrétion sur la part de ces produits dans les
ventes, son président précise qu’ «il n’y a jamais
de retour de marchandises».
Halib Souss victime de la montée en puissance de Copag
Pour la Centrale laitière, la croissance de son concurrent s’est
faite au détriment des petites sociétés privées et
coopératives. En effet, il suffit d’un petit tour dans la région
d’Agadir et Taroudant pour s’apercevoir que deux producteurs laitiers
(Halib Souss et Notia) sont à l’arrêt tandis que le troisième,
Darti, tente de survivre. La Copag a en effet une forte présence dans la
région.
Cette position s’explique par une politique d’encadrement et une rémunération
généreuse des éleveurs. Contrairement à ses concurrents
qui appliquent un prix différent pour les haute et basse lactations (3,20
dh/l en moyenne), la Coopérative de Taroudant achète le lait au
même prix, soit 4 dh/l, quelle que soit la période. Ce qui a convaincu
la quasi-totalité des éleveurs de la région de la fournir.
Autre argument en faveur de Copag, la coopérative dispose d’un avantage
fiscal intéressant : elle est exonérée de l’IS et de
la TVA. La Centrale laitière, elle, ne l’est pas. Chaque année,
elle verse 160 MDH au titre de la TVA et 150 MDH pour l’IS. Cette largesse
n’est pas du goût de l’Association des producteurs de produits
laitiers qui, rappelons-le, revendiquent toujours un ajustement à ce niveau.
En principe, leur exigence devrait être prise en considération dans
la prochaine loi de finances et se traduira par une baisse de la TVA.
Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que ce ne sont pas seulement
les incitations fiscales qui expliquent le succès des produits Jaouda.
Copag fait preuve d’un grand dynamisme en matière de recherche et
de développement. Ce qui lui permet de talonner la Centrale Laitière
Aziza Belouas
www.lavieeco.com
2003-06-27
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