« Il faut que le raffinement l’emporte sur la production de masse »
10 mai 2018
Wiam Markhouss (336 articles)
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« Il faut que le raffinement l’emporte sur la production de masse »

Entretien avec Jamila El Mossalli, Secrétaire d’Etat chargée de l’artisanat et de l’économie sociale et solidaire : « Nous avons besoin de plus de considération pour l’artisan marocain et son travail ».

Après une carrière de 14 ans -2002 et 2015- en tant que parlementaire sous la bannière du PJD, Jamila El Mossalli a été nommée le 20 mai 2015 ministre déléguée auprès du ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Le 5 avril 2017, elle devient Secrétaire d’Etat chargée de l’artisanat et de l’économie sociale et solidaire. Une année après sa prise de fonction dans ce département, elle dresse le bilan annuel d’un secteur vital qui occupe 2,3 millions de Marocains.

Comment évaluez-vous la performance du secteur de l’artisanat ?
Le secteur de l’artisanat emploie 20% de la population active marocaine, soit environ 2,3 millions de personnes, que ce soit dans l’artisanat de production, de fort contenu culturel ou d’utilité, ou l’artisanat de services. N’omettons pas l’économie sociale et solidaire qui fait également partie de notre ministère et s’occupe des coopératives et des associations porteuses de projets à petit revenu. Pour revenir à l’artisanat, le secteur a une grande capacité d’emploi car il fait travailler aussi les personnes âgées, les femmes en situation difficile et les femmes rurales, les handicapés et les personnes en situation précaire… D’autant plus que la création d’un atelier artisanal ne nécessite pas beaucoup de moyens. Dernièrement, j’ai rencontré de jeunes Marocains à Aït Ourir qui ont réussi, à travers de petites structures, à exporter leurs produits d’artisanat. Et c’est d’ailleurs le cas dans la plupart des régions du Royaume. Outre ses caractères à la fois économique et social, l’artisanat permet également de sauvegarder l’identité et la civilisation marocaine. En 2001, la lettre royale adressée au colloque national sur l’artisanat à Fès traduit la vision de S.M. le Roi pour le secteur de l’artisanat et qui a conduit à l’élaboration d’un livre blanc du secteur. Ledit livre a souligné le rôle de l’artisanat dans la préservation de l’identité marocaine tout en ayant un rôle primordial dans le développement économique, l’avancement culturel et le rayonnement de notre civilisation.

Après la Vision 2015, le ministère prépare une nouvelle stratégie sur l’artisanat d’art et de production et l’artisanat de service. Quels en sont les premiers éléments ?
Cette stratégie se veut intégrée et globale et couvrira toutes les composantes du secteur, à savoir l’artisanat productif, à fort contenu culturel et utilitaire, ainsi que les métiers de l’artisanat de service, selon une approche adaptée à chaque composante s’inspirant des orientations royales et des engagements du programme gouvernemental. Ce dernier s’engage à l’amélioration de la qualité et de l’attractivité des produits d’artisanat, le développement du tissu des entreprises, l’amélioration des chaînes des valeurs des filières de l’artisanat, le développement des mécanismes de financement, l’amélioration des conditions de travail et de vie des artisans. D’autres volets sont inclus, à savoir le renforcement du cadre juridique et institutionnel, l’accompagnement du développement du rôle des Chambres professionnelles et le développement de la formation professionnelle et de la formation continue, et ce, en renforçant les partenariats et la coopération avec les différents acteurs dans le cadre d’une approche transversale et convergente au plan territorial et l’élargissement des domaines de la coopération internationale bilatérale et multilatérale. Cependant, et vu les contraintes liées à la procédure de passation des marchés publics, la future stratégie ne serait prête et exécutoire qu’à partir de 2020. Par ailleurs, nous avons déjà lancé une étude sur une nouvelle stratégie concernant l’économie sociale et solidaire. En attendant leur finalisation, le ministère est en train d’achever son plan de développement du secteur.

En quoi consiste ce plan ?
Le plan d’action à l’horizon 2021 dédié à l’artisanat est en cours de finalisation et sera prêt bientôt. On veut d’abord consolider les acquis de la Vision 2015. Le premier objectif est de travailler sur les chaînes de valeur. Le manque d’organisation dans le secteur est le premier obstacle car il a un impact sur la qualité et l’export. Dans ce cadre, le projet de loi sur l’organisation des activités d’artisanat est dans le circuit d’adoption.
Les premières filières concernées par la revue de leurs chaînes de valeur, et notamment leurs processus de production, sont la maroquinerie et la bijouterie. En ce qui concerne la maroquinerie, le Maroc bénéficie d’une importante production de matières premières qui pâtit malheureusement de manque de qualité, de traçabilité et de valorisation. Et pour aider les artisans à améliorer la qualité et par conséquent une meilleure valorisation de la matière première, de premières formations des tanneurs seront entamées. Quant à la bijouterie, nous avons lancé une étude technique portant sur la matière première, que ce soit pour l’or ou pour l’argent, dont leur mise à la disposition des artisans pose de grandes difficultés.
Au fur et à mesure, d’autres filières seront concernées. L’objectif est d’améliorer l’ingénierie de formation et la gouvernance des centres. On souhaite inculquer aux 11 000 apprentis par an dans nos 58 centres nationaux des formations ciblées et orientées performance. Au Maroc, les formateurs maâlems ont besoin aussi de formation continue leur permettant de répondre aux nouvelles aspirations du marché. Pour ce faire, l’ouverture sur les universités ne sera que fructueuse. Dans ce cadre, 12 conventions ont été signées avec les universités marocaines et établissements d’enseignement supérieur dans divers domaines. A titre d’exemple, nous pouvons citer et saluer l’expérience menée avec le département de chimie de la Faculté des sciences relevant de l’Université Ibn Toufaïl de Kénitra qui a consisté en une étude sur l’amélioration de la qualité des surfaces du fer forgé décliné en formation continue au profit des forgerons leur permettant de gagner en performance et en compétences.

Les exportations sont en-deçà des aspirations du ministère – 507 MDH en valeur exportés en 2016 contre 7milliards prévus dans la stratégie 2015. Quels sont les obstacles ?
Durant le premier trimestre 2018, nous avons réalisé une croissance de 15,6% de nos exportations, soit 178 MDH. En 2017, les exportations ont dépassé 650 MDH, soit une hausse de 32% par rapport à celles de 2016. Il y a une évolution remarquable des indicateurs. Cependant, avec le potentiel existant, nous pouvons améliorer davantage nos performances à l’export. Pour cela, nous espérons aussi développer le e-commerce dans la vente de produits d’artisanat. Au delà de nos actions de promotion à travers les salons internationaux, les semaines du Maroc à l’étranger et l’ouverture sur de nouveaux marchés, notamment asiatiques, nous devons développer cette autre approche du e-commerce qui permettra d’atteindre d’autres marchés à l’échelle internationale . L’autre élément vital réside dans la confiance dans les produits d’artisanat et la valorisation du travail des artisans. Nous avons besoin de plus de considération pour l’artisan marocain et son travail. Par leur beauté et leur originalité artistique, nos produits artisanaux sèment le bonheur. Ils reflètent l’art de vivre marocain. Un tapis fait main donne de l’énergie positive à la pièce et procure du bonheur, au même titre que le zellige traditionnel dans un mur ou d’un objet de la dinanderie. A cet effet, nous avons prévu des campagnes pour inciter les Marocains à mieux apprécier les produits d’artisanat marocain. Par ailleurs, nous avons entamé des discussions avec des organismes publics, notamment l’ONDA et l’ONCF, pour la mise à disposition d’espaces dédiés à la commercialisation des produits d’artisanat et des produits du terroir dans les aéroports et gares ferroviaires.

Dans le cadre de la restructuration des entreprises d’artisanat, trois catégories ont été définies, dont celles des grands groupes ayant une marque, une politique RSE et une stratégie à l’export. Pour l’instant, aucune n’est éligible. Comment comptez-vous créer ces grands groupes marocains ?
Dans le cadre de la Vision 2015, le ministère a mis en place une démarche qualité globale qui a pour objectif l’amélioration continue de la productivité et la compétitivité des unités de production du secteur. Cette démarche s’organise sous forme d’un système intégré, englobant plusieurs volets stratégiques, à savoir la recherche et développement, l’innovation, le design, la normalisation, la labellisation, la certification et le contrôle.
S’agissant de la labellisation, ce chantier a fait l’objet d’un programme d’appui par le Millenium Challenge Corporation (MCC) qui nous accompagne pour la mise en place d’un label national de l’artisanat marocain «Morocco Handmade» et la certification de 35 unités de production de l’artisanat. Les efforts soutenus consentis par le ministère à ce sujet sont à l’origine du bilan fort positif enregistré au niveau du chantier de la qualité. Aujourd’hui, nous disposons de 54 labels mis en place au profit des unités de production dans le secteur de l’artisanat, soutenus par la marque ombrelle «Morocco Handmade». Ces marques couvrent plusieurs produits de l’artisanat tels que le tapis des différentes régions, les différents types de poterie, les babouches, les étoffes, la selle, le thuya, etc. Le nombre d’unités de production de l’artisanat certifiées est de l’ordre de 1300, entre artisans, coopératives et PME. Il faut que le raffinement du produit d’artisanat l’emporte sur la production de masse. Nous avons d’ailleurs au ministère un programme d’encouragement de l’artisan à améliorer ses performances dans sa filière.