Et si la faiblesse des créations d’emplois était le “prix” de la transition de l’économie !
15 mai 2018
Salah Agueniou (1269 articles)
Partager

Et si la faiblesse des créations d’emplois était le “prix” de la transition de l’économie !

L’économie crée de plus en plus d’emplois rémunérés et détruit les non-rémunérés. Par faiblesse de la R&D, les activités qui déclinent ne sont pas compensées par de nouvelles, plus en rapport avec les aspirations des jeunes. Le solde net est insuffisant pour faire reculer le chômage.

C’est le sujet phare du moment : l’emploi, cette denrée de plus en plus rare, ne laisse personne indifférent. Avec un taux de chômage que rien, depuis dix ans, n’a pu faire reculer de son niveau moyen proche de 10%, il y a de quoi en effet s’interroger sur la “sécheresse”, pour ainsi dire, de la croissance économique en matière d’emplois. Mais les passions, quelquefois même la polémique, qui entourent cette problématique se limitent à ressasser les effets, sans jamais chercher à en connaître les causes. Dans notre édition de la semaine dernière (www.lavieeco.com), nous avons donné écho à ce chiffre si significatif de la faible corrélation entre croissance et emploi, publié par le HCP : de 30 000 entre 2000 et 2008, le nombre moyen d’emplois par point de croissance est tombé à 10 500 entre 2009 et 2017. C’est une baisse de deux tiers (-65%) en moins de dix ans !

Mais au-delà du constat, qu’est-ce qui fait que l’on crée moins d’emplois que pendant la décennie 2000 ? La réponse, au moins une partie (importante) de la réponse se trouve dans les détails des statistiques sur le marché du travail, la démographie, l’éducation, les moyens de production, etc. Mis bout à bout, ces détails conduisent, on peut le dire, à inverser complètement la perspective en matière de croissance et d’emploi. De sorte qu’il est possible, ce faisant, d’avancer que le recul des créations d’emplois, nonobstant les variations de la conjoncture, est en réalité consubstantiel aux mutations que traverse le pays. D’une certaine manière, c’est le “prix” à payer dans cette phase de transition où l’économie (et la société de manière générale) passe d’un stade de développement à un autre. Qu’on en juge plutôt. En 2003 et 2004, par exemple, le nombre d’emplois nets créés était respectivement de 426 000 et 338000 postes. Une quinzaine d’années plus tard, l’économie a créé 86 000 postes nets en 2017 après en avoir perdu 37 000 en 2016 ! Pourtant, le pays, entre-temps, s’est considérablement enrichi. En retenant l’indicateur de richesse le plus usité dans le monde, à savoir le PIB, on constatera que celui-ci est passé de 500 milliards en 2003 à environ 1060 milliards de DH en 2017. C’est une hausse supérieure à 100%. La population, elle, n’a crû, sur la même période, que d’environ 17% et le nombre d’emplois de 11%, en passant de 9,6 millions à 10,7 millions de postes. Le décalage est complet entre ces trois variables.

De 30%, l’emploi non rémunéré tombe à moins de 20% de l’emploi total

Mais à y regarder de près, il n’y a pas lieu de s’étonner outre mesure. Si en 2003, l’économie a pu créer 426000 emplois nets, c’est parce que, à cette époque, compte tenu du niveau d’éducation et des structures de l’économie, l’emploi précaire était encore assez largement accepté. Selon les données du HCP, 63,3% des 426 000 postes créés en 2003 étaient des emplois non rémunérés. Le milieu rural, cette année-là, avait fourni deux tiers des emplois créés, soit 277 000 postes nets. L’emploi non rémunéré en 2003, et plus généralement au début de la décennie 2000, représentait quelque 30% de l’emploi total. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts comme on dit. L’urbanisation, qui était de 55,1% au recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2004, est passée à 60,4% au dernier RGPH de 2014. En termes absolus, la population rurale, en dix ans, a quasiment stagné (+12 271 personnes), tandis que l’urbaine a gonflé, sur la même période, de 4 millions d’habitants. Première conséquence de cet exode vers les villes et leurs périphéries, l’emploi non rémunéré, constitué pour l’essentiel des aides familiales, majoritairement localisées en milieu rural, chute à moins de 20% de l’emploi total, contre, on l’a dit, 30% au début des années 2000. Ceci, avec d’autres facteurs comme la mécanisation de l’agriculture, a bien entendu impacté la contribution du secteur primaire (agriculture, forêts, sylviculture…) à l’emploi : de 44% en 2003, cette branche d’activité a vu sa part dans l’emploi total reculer à 39% aujourd’hui.

Le taux d’analphabétisme de la population, pour sa part, a baissé de 40% en 2004 à 32% en 2014 (chiffres RGPH) et probablement à moins de 30% en 2017. La scolarisation dans l’enseignement primaire (6-11 ans) est à peu près généralisée, dans le secondaire collégial elle a progressé à 61% (contre…17,5% au début des années 90). Le taux d’alphabétisation des jeunes âgés de 15 à 24 ans a atteint 90% en 2014 contre 71% en 2014. Bref, l’urbanisation avancée, couplée à l’amélioration continue du niveau d’éducation, en particulier des jeunes, fait naître des comportements, naturels au demeurant, assez rétifs à l’emploi précaire, a fortiori à l’emploi non rémunéré.

L’économie, de son côté, opère sa propre mue, en se débarrassant, par choix ou par nécessité, de ses “branches mortes”. L’industrie du textile, par exemple, n’est plus aussi “gourmande” en main-d’œuvre – en général faiblement qualifiée – qu’elle l’était encore jusqu’au milieu de la décennie 2000. L’effectif permanent qui y est employé a baissé d’environ 20 points entre le début de la décennie 2000 et aujourd’hui, en passant de 50% à quelque 30% de l’emploi industriel total. Par rapport à l’emploi total au niveau national, l’industrie du textile et cuir a vu ses effectifs chuter de plus de 560 000 en 2007 à près de 380 000 en 2014. La part dans le PIB de cette sous-branche de l’industrie a reculé d’une moyenne de 3,6% entre 2000 et 2004 à environ 2% en 2014.

L’emploi qualifié augmente, mais demeure insuffisant

On peut dire à peu près autant du BTP, gros employeur jusqu’en 2011, mais où les emplois précaires sont légion. Il a généré une moyenne de 47000 emplois nets par an entre 2000 et 2011. A partir de cette date, il entre en récession, enregistrant des pertes nettes d’emplois en 2012 (-21000) et en 2013 (-50 000) et une stagnation en 2014. Ces trois dernières années, le secteur connaît une reprise, avec une création moyenne de près de 22000 emplois nets par an. Mais au regard de l’évolution de l’éducation et des comportements culturels de la jeunesse, l’emploi dans le BTP ne fait évidemment pas rêver. Il est significatif qu’après l’agriculture (plus de 80%), le BTP est le secteur qui concentre la deuxième plus importante proportion d’actifs occupés n’ayant aucun diplôme (63%).

A ces facteurs vient s’ajouter un autre, qui a trait à la modernisation progressive des secteurs traditionnellement demandeurs de main-d’œuvre. C’est vrai dans l’agriculture, qui enregistre d’ailleurs les plus importants gains de productivité, mais également dans l’industrie et, à un degré moindre, dans le BTP. Si par le passé, la croissance économique était fortement liée à l’extension des moyens de production (donc à une création supplémentaire d’emplois), ce n’est désormais plus vraiment le cas. Désormais, le réaménagement du travail, la compression des coûts et les placements financiers sont des leviers qui permettent d’augmenter le profit sans nécessairement créer plus d’activités.

Au total, avec les mutations que connaît la société, d’une part, et les évolutions de l’économie, d’autre part, la jeunesse, surtout la plus éduquée, trouve du mal à s’employer convenablement, parce que les emplois bas de gamme qui se rétrécissent ne sont pas compensés par des créations nouvelles qualitativement et quantitativement importantes. Certes, l’analyse des statistiques du HCP montrent que les créations d’emplois, au moins depuis 2012, sont quasi exclusivement des emplois rémunérés. Le problème est que le volume de ces emplois rémunérés n’est pas suffisamment élevé pour contrebalancer les pertes d’emplois non rémunérés (voir tableau). D’où un solde net chétif, désormais sujet de controverse. Mais aussi maigre qu’il soit, ce solde net représente des emplois rémunérés et c’est une évolution importante qui n’est pas mise en évidence dans l’équation emploi. Maintenant, pour augmenter le niveau de ce solde, l’économie ne peut pas faire… l’économie de l’industrialisation ; mais une industrialisation où la R&D est une composante fondamentale. Car, c’est grâce à la recherche et l’innovation qu’il est possible de créer des activités nouvelles qui viendraient compenser la disparition de celles aujourd’hui devenues obsolètes. Moyennant quoi, créer plus d’emplois et ainsi faire baisser le taux de chômage ne se décrète pas. Sinon, ça se saurait…

Mots-clés Emploi