Décharge de Mediouna : le différend entre Ecomed et le Conseil de la ville de Casablanca s’enlise
2 juin 2018
Mehdi Jaouhari (187 articles)
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Décharge de Mediouna : le différend entre Ecomed et le Conseil de la ville de Casablanca s’enlise

Entérinée par les élus durant la session de mai, la résiliation à l’amiable du contrat liant Casablanca au gestionnaire de la décharge de Mediouna Ecomed s’est mué en bras de fer judiciaire. Le plan prévu par le maire pour résoudre le casse-tête de Mediouna est considéré comme une solution de court terme par des professionnels de la gestion des décharges. Ecomed dit avoir perdu près de 400 MDH à cause du non-respect des engagements de la Ville.

Sortir la ville de Casablanca du bourbier de la décharge de Mediouna ne sera pas une mince affaire. Validée en session ordinaire jeudi 3 mai par le Conseil de la ville, le projet de résiliation du contrat à l’amiable avec le gestionnaire de la décharge Ecomed n’a finalement pas abouti. Cette société a jugé que le protocole d’accord qui lui est soumis par la Ville est abusif et déséquilibré. En réaction, le conseil a déposé une requête de référé auprès du tribunal administratif de Casablanca contre Ecomed. Le jugement a été reporté au 31 mai prochain après plusieurs reports. Se dirige-t-on vers un bras de fer judiciaire? Tout porte à le croire selon une source au sein d’Ecomed.

«Nous avons subi des pertes estimées au total à 378,7 MDH à cause de plusieurs faits qui sont la conséquence du non-respect d’un engagement clé de la ville, à savoir la remise d’un terrain pour la construction d’une nouvelle décharge en 2010», détaille notre source.

Cette coquette somme que compte réclamer Ecomed à la Ville devant la justice est constituée d’arriérés comprenant six mois non payés, de déchets non comptabilisés (30% des volumes traités) et de plusieurs montants correspondant à ce que la société présente comme un manque à gagner (absence de valorisation par biogaz et de révision des prix). «D’autres sommes seront réclamées par la société dans le cadre d’indemnisations suite à la résiliation», prévoit notre source.

«Historiquement, il y a eu des manquements depuis 2008 de la part des deux parties à l’époque de Sajid. Quand nous avons pris les commandes en 2015, il y a eu une divergence de vues quant au plan convenable pour résoudre le gros problème de la décharge. Nous avons donc décidé de résilier le contrat à l’amiable, chose qui est souhaitée par les deux parties», indique M. Haddadi, l’adjoint du maire en charge du dossier. La Ville reproche à la société de ne pas avoir respecté un précédent protocole datant de 2017 portant sur la mise à niveau et la réalisation d’un casier dans le nouveau terrain dédié à la nouvelle décharge.

Le terrain de 82 ha que devait concéder la Ville à la société n’a jamais été mis à la disposition du délégataire

En gros, les deux parties se renvoient la balle dans un éternel échange qui s’apparente au «paradoxe de l’œuf et de la poule», comme le souligne Houcine Nasroullah, chef du groupe de l’Istiqlal (opposition). «Je crains un long feuilleton judiciaire entre la Ville et Ecomed, vu qu’aucune d’entre elles n’est en position de force, ainsi qu’un coût élevé de la résiliation», ajoute-t-il.

A en juger par le nombre exorbitant d’avenants au contrat de gestion déléguée signée en 2008, force est de constater que ce différend était prévisible. L’origine de ce cercle vicieux est connue : le terrain de 82 ha que devait concéder la Ville à la société n’a jamais été mis à la disposition du délégataire. Résultat: un cafouillage nourri chaque année par des mesurettes qui font que la décharge de Mediouna demeure un des points noirs de la politique environnementale des collectivités.

Forte pollution de la nappe phréatique et de l’air de Mediouna jusqu’à l’entrée de Casablanca, main mise des opérateurs informels sur les déchets censés être valorisés, pratique de l’élevage sur le site, accidents récurrents dont sont victimes chiffonniers et bêtes, saturation imminente de la décharge… Ce ne sont là que quelques conséquences d’un contrat mal défini.

Dans son argumentaire contre la Ville, Ecomed évoque également des conditions d’exploitation défavorables (présence de 1500 chiffonniers et un cheptel de 20 000 têtes) ainsi qu’un déséquilibre financier provoqué par l’absence de valorisation des déchets. Quasi saturée, quand est-ce que la décharge sera-t-elle fermée et réhabilitée ? Quid de la nouvelle décharge et du centre de tri et de valorisation ? A ces questions, le Conseil de la ville se veut -encore une fois- rassurant. Les annonces d’une fermeture imminente fusent comme ce fut le cas à la veille de la COP22.

«Nous allons tout faire pour mettre en œuvre ces quatre actions prioritaires : fermer l’ancienne décharge d’ici quatre mois au plus tard, la réhabiliter en éliminant le lixiviat, aménager un casier de 7 ha pour gérer les déchets durant 18 mois, le temps de construire un centre de tri et de valorisation sur le nouveau terrain», promet M. Haddadi. Selon lui, chaque chantier sera assuré par un prestataire différent dans le cadre d’un marché, le tout sous la supervision de la société de développement local Casa prestations.

«Ce terrain est-il prêt et aménagé pour recevoir les déchets? Combien coûtera la résiliation avec Ecomed ? Et pourquoi charger Casa prestations de la transition alors qu’elle n’a aucune expertise dans le domaine?», s’interroge de son côté l’élu du parti de la balance, Houcine Nasroullah.

L’expertise de Casablanca prestations remise en question

«L’une des raisons qui ont fait que le premier protocole de janvier 2017 n’a pas abouti, c’est que l’offre que nous avons soumise à la Ville n’a jamais été confirmée ou infirmée. S’il était validé, le prix de traitement à la tonne aurait passé de 46 DH à 112 DH du fait que la durée initiale aurait rétréci», confie notre source à Ecomed.

Autre observation : «Les fonctionnaires communaux et même les employés de la SDL chargé du dossier n’ont pas l’expertise requise dans ce secteur pointu pour assurer un conseil pertinent aux élus pour les premiers et un contrôle efficace pour les seconds, ce qui souvent complique la relation entre déléguant et délégataire».

Une critique balayée d’un revers de main par une source à Casa prestations. «Pour assurer sa mission dans les meilleures conditions, Casablanca prestations s’appuie, en plus des équipes dédiées, sur des cabinets spécialisés, des bureaux d’études et des bureaux de contrôle. Elle fait aussi appel ponctuellement à des consultants dans différents domaines, notamment le domaine juridique». Affaire à suivre.

Pour plusieurs opérateurs du secteur des déchets, le plan prévu par le Conseil de la ville est une énième mesurette. Selon eux, un terrain de 35 ha ne peut pas accueillir une décharge et un centre de tri et de valorisation pouvant traiter quotidiennement 4000 tonnes sur le moyen et long terme. «Pour trouver une solution durable à la problématique de Mediouna, la ville de Casablanca doit d’abord se doter au minimum d’un terrain de 100 hectares avec des spécificités géo-morphologiques adaptés aux besoins du site», observe le patron d’un groupe spécialisé dans la gestion des déchets. Selon lui, «cela permettra également d’allonger la durée de vie de la décharge qui est le premier élément sur lequel se basent les délégataires pour élaborer leur offre technique et financière en tenant compte de l’amortissement des investissements lourds».

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