Economie

Comment le Mexique a fait fortune avec ses maquiladoras

Une délégation d'opérateurs marocains a visité le Mexique pour s'imprégner de l'expérience des maquiladoras.
Fiscalité, proximité et grande souplesse administrative caractérisent leur fonctionnement.
Elles créent plus de richesse que le tourisme et le pétrole.

Comment le Mexique a fait fortune avec ses maquiladoras

Quand le Boeing 777 d'Air France entame sa descente, après 12 heures de vol au départ de Paris, en direction de l'aéroport international de Mexico, le spectacle entrevu à travers les hublots est tout simplement impressionnant. Une myriade de lumières scintille à perte de vue, celles des voitures tous phares allumés et de grattes-ciel, signe de la vie palpitante d'une mégalopole où vivent 25 millions d'habitants, soit 83% de la population du Maroc, et où l'artère centrale qui la traverse de part en part a une longueur de 57 km !

L'avion qui atterrit en ce début de soirée du 17 janvier transporte une délégation marocaine, à sa tête Salaheddine Mezouar, ministère de l'Industrie, du Commerce et de la Mise à niveau de l'économie. Elle est venue - pour la deuxième fois - s'enquérir du fonctionnement de la première source de prospérité économique du Mexique (103 millions d'habitants et un PIB de 7 303 dollars/habitant)), avant même le pétrole: les maquiladoras.

La délégation est composée, outre le ministre, de hauts responsables de l'administration, de quelques opérateurs économiques privés, de présidents d'associations sectorielles ou de zones industrielles, et de journalistes. Un programme chargé : tout savoir sur ces maquiladoras et vérifier sur le terrain comment et pourquoi ces unités industrielles ont participé d'une façon déterminante au décollage économique du Mexique.

Et pour cause, dans le cadre du programme Emergence, le Maroc veut aussi se lancer dans la création de «Maquiladoras Méditerranée», des entreprises de sous-traitance installées dans le nord du Maroc. Les investisseurs seraient des Européens qui viendraient apporter leur capital, profiter d'une main-d'œuvre qualifiée bon marché, et orienter le produit fini essentiellement vers l'exportation. En ce domaine, le Maroc a intérêt, jugent les responsables marocains, à apprendre du parcours mexicain avec son voisin du nord, les Etats-Unis. Et de profiter lui aussi de la proximité géographique d'un marché de consommation des plus grands du monde, celui de l'Europe.

Mercredi 18 janvier, premier rendez-vous avec Enrique Castro, président du Conseil national de l'industrie maquiladora d'exportation. Tout de go, Salaheddine Mezouar lui fait part du désir du Maroc de vouloir s'imprégner de l'expérience du Mexique en matière de maquiladoras pour développer l'investissement, créer de l'emploi, et donner un coup de pouce aux exportations. Et d'ajouter, pour mieux expliquer cette stratégie, que les secteurs dans lesquels le Maroc entend développer les maquiladoras, sont les industries de l'automobile, de l'électronique et celle de l'aéronautique. Et comme pour rasséréner son interlocuteur mexicain, le ministre marocain de continuer : «Nous n'entendons constituer aucune concurrence avec les Mexicains après l'entrée en vigueur de l'ALE avec les Etats-Unis. Notre marché, proximité oblige, sera l'Europe.»

Juarez, compte 312 usines et 28 876 employés
Derrière les maquiladoras, il y a une histoire d'abord. Au cours des années 1950 et 60, des dizaines de milliers de Mexicains franchissent le fleuve Rio Bravo séparant le Mexique et les Etats-Unis (une des frontières les plus grandes du monde avec 3 000 km) pour aller, travailler, dans les plantations américaines. Avec la mécanisation, cette main-d'œuvre devient encombrante. Les Etats-Unis préfèrent alors transférer leur technologie, leur savoir-faire et leurs matières premières, les travailler sur place, et les réimporter. Avec un double objectif : réguler le flux migratoire et profiter d'une maind'œuvre bon marché. La valeur ajoutée que génèrent actuellement ces maquiladoras pour le Mexique, explique E. Castro, est estimée à «20 milliards de dollars, plus que ce que rapportent le pétrole et le tourisme.»

Mais au fil des explications de ce responsable mexicain, la vision qu'ont les membres de la délégation sur les maquiladoras devient brouillée. Elle ne colle pas, en tout cas, avec l'idée qu'ils s'en faisaient. Ils apprennent qu'elles ne sont pas des zones totalement détaxées mais disposent de privilèges fiscaux et qu'elles ne sont pas implantées forcément dans les zones franches, mais sur tout le territoire mexicain. Fait intéressant : tout investisseur peut en créer une, à condition de respecter le programme présenté au départ. C'est sur la base de ce dernier, de la taille et de l'utilité du secteur où la maquiladora compte investir, que le taux de l'IS est fixé : entre 4 et 15 % (cette imposition est de 29 % pour le droit commun).

Qu'est-ce qui différencie alors une maquiladora d'une entreprise marocaine de droit commun ? Du moment qu'il n'y a pas d'espace géographique délimité pour l'implantation d'une maquiladora, et que l'on paye l'IS ? A l'issue de cette réunion, les membres de la délégation sont restés sur leur faim.

Jeudi 19 janvier. Visite de la délégation à Juarez, ville relevant de l'Etat de Chihuahua et située à 2 heures de vol de Mexico, à la frontière avec les Etats-Unis. Seuls le Rio Bravo et les barbelés séparent Juarez d'El Paso, la ville américaine la plus proche du Mexique. Juarez compte 312 usines qui font travailler 28 876 employés. Les multinationales américaines, et autres, y ont pignon sur rue : Delphi, Eletrolux, Lexmax, Ford, Siemens, Chrysler, Johnson and Johnson... Eletrolux, explique un film documentaire diffusé aux visiteurs marocains par le président de la Chambre nationale de transformation industrielle (Canacintra), produit et exporte annuellement aux Etats-Unis un million de réfrigérateurs. Deux atouts reviennent sur toutes les bouches des industriels qui s'expriment dans le documentaire : la proximité et le bas coût de la main-d'œuvre. Le SMIG est juridiquement de 4,50 dollars la journée, mais les employés sont payés trois à quatre fois plus.

A l'instar du Mexique avec les Américains, il faut inciter l'Europe à investir au Maroc
Les maquiladoras produisent de l'électroménager, de l'électronique, de l'automobile, de l'agroalimentaire, des produits de textile..., mais cette génération est vouée à céder place à une troisième génération spécialisée dans la conception, plutôt que dans l'assemblage.

Retour le soir tombant à l'aéroport pour regagner Mexico. M. Mezouar improvise un briefing, histoire de prendre le pouls de la délégation. «Les objectifs assignés aux maquiladoras mexicaines sont atteints, du point de vue emploi, investissement et exportation. La proximité du Maroc avec le marché européen nous incite à réfléchir sur cet exemple. Le Mexique, avec des atouts inférieurs à ceux du Maroc, a pu faire de ces maquiladoras un produit de combat attractif, pourquoi pas nous ?», conclut le ministre. Même son de cloche auprès des autres membres de la délégation : le Maroc dispose de tous les atouts. Mais l'éducation, la formation et une campagne de communication pour sensibiliser les Européens sont incontournables. Comme le Mexique avec les Américains, il faut inciter l'Europe à venir investir au Maroc. Mais il ne faut pas se leurrer, conclut pertinemment Saïd El Hadi, président de TMSA (Tanger Med): «D'après ce que nous avons vu à Juarez, une conclusion s'impose : pour nous, c'est le marché espagnol, 7e puissance économique du monde, qui doit mobiliser tous nos efforts. Même pour le Mexique, le principal marché de ces maquiladoras, à cause du coût élevé du transport routier, est surtout le Texas, l'Etat américain le plus proche et le plus puissant, économiquement, des Etats-Unis.»

Les 3 000 maquiladoras du Mexique emploient 1,3 million de salariés et exportent 77,7 milliards de dollars de produits chaque année.

Historique, activité, salaires... ce qu'il faut savoir

Historique : Les premières maquiladoras mexicaines ont vu le jour à partir des années 1960 : une loi autorise en 1964 l'exemption de droit tarifaire sur les intrants, à condition que les produits finaux soient réexportés. Mais l'essor de ces unités de production n'a eu lieu qu'aux années 1980 avec l'entrée en vigueur de l'accord de libre-échange entre les USA, le Canada et le Mexique (ALENA). Le nombre actuel des maquiladoras dépasse actuellement les 3 000, avec 1,3 million d'employés répartis sur tout le territoire mexicain. La majeure partie est concentrée aux frontières avec les Etats-Unis. A forte intensité de main-d'œuvre et à faible contenu technologique au début, on passe à une deuxième génération de maquiladoras qui s'investissent dans des filières technologiquement plus complexes, comme l'automobile et l'électronique (271 maquiladoras dans le secteur des pièces détachées pour automobiles), le textile-habillement et la chaussure (659), les appareils électriques et électroniques (632) et le meuble (292).

Évolution de l'activité : Entre 1994 et 2001 (début de la récession qu'a connue le Mexique), l'industrie des maquiladoras a connu un taux de croissance annuel moyen d'environ 22,1 % comparativement à une croissance moyenne d'environ 3,5 % pour l'ensemble de l'économie, durant cette même période. Les maquillages ont largement contribué au décollage des exportations mexicaines ; elles réalisent le tiers en 1990. Depuis 1992, leur contribution a fortement progressé pour atteindre près de 77,7 milliards de dollars (700 milliards de DH), soit 47 % du total des exportations. Les importations des maquiladoras, quant à elles, représentent 59 milliards de dollars (500 milliards de DH) en 2003, soit

34 % du total des importations du Mexique. C'est-à-dire que les deux principaux objectifs assignés aux maquiladoras (création d'emplois et développement d'une base industrielle exportatrice) sont pleinement atteints.

Salaires : Le coût moyen de la main-d'œuvre (salaire et charges sociales) dans le pays était en 2003 de 6 825 pesos par mois, soit environ 530 euros (6 000 DH environ), pour un salaire minimum de 1 200 à 1 400 pesos selon les Etats. Pour un ouvrier, le salaire moyen dans les maquiladoras était en 2003 de 3 024 pesos (environ 230 euros ou 2 500 DH environ). A titre comparatif, le coût de la main-d'œuvre pour une maquiladora est équivalent à celui de la Pologne ou la Corée

Fiscalité : ce qu'en pense Noureddine Bensouda, directeur des Impôts

«Le régime juridique de la maquiladora considère l'entreprise étrangère, exerçant au Mexique, comme une continuité de son activité à l'étranger. Dans ce cas-là, on s'éloigne des principes de droit fiscal international qui édicte qu'une entreprise installée dans un territoire doit payer l'impôt sur ce territoire. Certaines maquiladoras donc ne payent pas l'impôt au Mexique, mais elles le payent sous forme d'impôt consolidé au niveau des Etats-Unis. Il y a aussi des exemples de maquiladoras où il y a une imposition due au Mexique, un impôt négocié (IS), dont le taux est fixé au moment des négociations de la multinationale avec le gouvernement mexicain en fonction de l'activité et de l'actif investi.

Lors des discussions avec les responsables mexicains, nous avons compris que, pour le cas du Maroc, il faut simplifier au maximum les textes juridiques pour encourager les opérateurs économiques, tout en prenant en compte les spécificités marocaines. Faut-il réviser le système fiscal marocain ? Notre système ressemble aux systèmes fiscaux de par le monde, avec des dérogations pour encourager certaines exportations et certaines activités. Il y a différentes écoles : celle qui prône la suppression totale de toutes les dérogations au profit d'un taux d'impôt réduit pour tout le monde. Il y a une autre qui va dans le sens des dérogations pour un certain nombre d'activités et de secteurs. Enfin, il y a des pays qui sont pour l'impôt unique, sans progressivité, aussi bien pour les personnes physiques que pour les personnes morales (système adopté en Roumanie...). C'est aux pouvoirs publics de trancher»

De notre envoyé spécial au Mexique Jaouad Mdidech
www.lavieeco.com

2006-01-27

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