Economie
Accord d'Agadir : la panne générale !
L’accord juridiquement entré en vigueur en juillet 2006 est techniquement inapplicable.
La Tunisie et l’Egypte, des marchés encore fermés à cause
de barrières non tarifaires.
La réciprocité ne joue pas et le Maroc est perdant.
Une réunion prévue au Caire à la mi-janvier pour débloquer
la situation.

Cela fait exactement cinq ans et sept mois (le 8 mai 2001) que la déclaration d’Agadir signée par le Maroc, la Tunisie, l’Egypte et la Jordanie, donnant lieu à l’instauration d’une zone de libre-échange entre ces quatre pays, fut annoncée en grande pompe. En février 2004, l’accord de libre-échange a été effectivement signé. Mais, depuis, le document n’a jamais trouvé le chemin de l’application. L’entrée en vigueur, initialement prévue pour 2005, n’a pas eu lieu. Et pour cause, un grand cafouillage a marqué tout le processus d’adoption. Les premiers signes de retard avaient été donnés par le Maroc, pourtant initiateur de cette opération. Le Royaume a été le dernier des quatre pays à ratifier l’accord, voté par les deux Chambres du Parlement, respectivement le 4 et le 14 juillet 2005.
S’en est suivi, après, un long ballet où les pays membres
se sont renvoyé la responsabilité du retard de la notification
qui se résume pourtant à une simple procédure diplomatique
qui n’a pris fin qu’un an après. Le 6 juillet 2006, l’accord
est finalement entré en application. Mais sur papier seulement car, sur
le terrain, l’accord est toujours à la case départ, pour
ne pas dire inexistant.
Au ministère du commerce extérieur, l’on avance une autre
carte, d’ordre procédural, pour justifier le ratage. Ainsi, il est
expliqué que «pour que l’accord devienne opérationnel,
chacune des quatre douanes devra élaborer une circulaire d’application
qu’elle devra communiquer à ses homologues. Or, seules la Jordanie
et l’Egypte ont élaboré ces documents, sans pour autant les
notifier à leurs vis-à-vis. La partie marocaine n’a pas encore établi
sa circulaire». A ce niveau, il est utile de rappeler que le Maroc est
déjà lié à chacun des trois pays par des accords
bilatéraux de libre-échange, entrés en vigueur en 1999.
Au ministère du commerce extérieur, on cite d’ailleurs les
problèmes que connaît l’application de ces accords pour justifier
le retard de celle de l’accord d’Agadir. «Il s’agit davantage
d’une mesure de prudence, pour ne pas reproduire les erreurs des accords
précédents avec les pays arabes, qui font face à de sérieux
problèmes» (lire encadré).
Sauf que, dans l’état actuel des choses, ce sont les exportateurs
et importateurs qui se retrouvent otages de plusieurs régimes de libre-échange
dont le seul point commun est l’inapplicabilité sur le terrain.
La machine bureaucratique arabe n’a décidément pas d’égal.
Les opérateurs qui ont fait le test de ces marchés témoignent
de ces ratages. Exporter sur l’Egypte ou la Tunisie, quel que soit le cadre
juridique, n’est pas une mince affaire.
Blocages en tout genre
en Egypte et en Tunisie
Deux points essentiels sont régulièrement évoqués.
Il y a d’abord les règles d’origine, différemment interprétées
de part et d’autre, et les barrières non tarifaires, administratives
et normatives, auxquelles sont soumises les exportations marocaines. Hammad Kessal,
Pdg des Etablissements Rayane (pistaches), raconte son expérience : «J’ai
essayé d’exporter mes produits sur la Tunisie qui n’en est
pas producteur, et j’ai dû faire face à plusieurs problèmes.
D’abord, l’importateur tunisien doit se procurer un certificat d’importation.
Ce document est difficilement délivré par les autorités
tunisiennes. Le deuxième problème a trait aux normes. Pour résumer,
la Tunisie et l’Egypte n’appliquent pas convenablement l’accord
d’Agadir».
Les mêmes tracasseries administratives sont évoquées par
des industriels du secteur de la plasturgie. Les opérateurs de ce secteur
ne tarissent pas d’exemples sur les mésaventures d’exportateurs
sur le marché tunisien qui ont dû faire face à des blocages
de différentes natures de la douane de ce pays. Certaines cargaisons restent
bloquées jusqu’à un mois par la douane de ce pays, comme
nous le raconte un membre de l’association du secteur. La Tunisie est d’ailleurs épinglée
par le dernier rapport du Conseil national du commerce extérieur (CNCE)
sur les échanges extérieurs. «(...)La léthargie des
exportations marocaines vers la Tunisie tient en fait aux pratiques non tarifaires
mises en place sur ce marché et qui brisent les bénéfices
et gains tarifaires garantis par l’accord de libre-échange»,
soulignent les auteurs de ce rapport.
Mais l’expérience qui illustre le mieux les difficultés rencontrées
par les produits marocains pour accéder à ces marchés est
celle de la Logan. La voiture économique marocaine devait en principe
bénéficier d’un accès en franchise de droits douane
sur ces marchés. Mais c’était sans compter sur des blocages
de tout genre. En Tunisie, par exemple, outre les normes de ce pays et une taxation
intérieure élevée, le marché de la voiture est soumis à un
quota par marque. «Le concessionnaire tunisien qui détient aussi
la carte Renault n’est pas encore parvenu à se faire délivrer
les autorisations nécessaires», explique une source à l’Association
marocaine de l’industrie et du commerce automobile (Amica). Quant à l’Egypte,
les tests de marchés effectués depuis plusieurs mois n’ont
pas eu de suite. Une source proche du dossier explique que les Egyptiens «souhaitent
monnayer l’accès de la voiture économique marocaine contre
celui du ciment égyptien sur le marché marocain». Le secteur
de l’automobile vit aussi un problème similaire pour les pièces
de rechange, confrontées à des barrières normatives. Un
dossier où le Maroc assume l’essentiel de la responsabilité.
L’accord d’Agadir prévoit une réciprocité en
matière de normes. Sauf que les centres de contrôle et de normes
devant être mis en place avec l’appui de l’Union européenne
et censés les délivrer ne sont pas encore totalement opérationnels
alors que l’Egypte et la Tunisie en disposent déjà.
De l’autre côté, les exportations de ces pays menacent sérieusement
l’agriculture marocaine et le tissu industriel national dans plusieurs
de ses composantes. En effet, l’accord prévoit, dès son entrée
en vigueur, une exonération totale et immédiate pour tous les produits
industriels et agricoles originaires des trois pays. Les négociateurs
marocains se sont rendu compte, après coup, que l’accord présente
un réel danger pour ces secteurs. Plus clairement, une application intégrale
de l’accord est synonyme, pour certains, d’une sentence de mort pour
plusieurs filières.
Un accord conclu à la hâte ?
Pour la partie marocaine, le secteur agricole et agroalimentaire sont les plus
sensibles de tous. Une note interne du ministère du commerce souligne
que «le secteur agricole marocain sera soumis à une forte concurrence
en raison des politiques tarifaires et des politiques de soutien des prix intérieurs
adoptés par les pays de la zone». De leur côté, les
professionnels, par la voix de la Confédération marocaine de l’agriculture
et du développement rural (Comader), assurent n’avoir été ni
associés ni consultés lors des négociations. Ils affirment
même tout ignorer du contenu. Parmi les produits sensibles, l’on
cite le blé, les produits maraîchers, la farine, le sucre...
Pour l’industrie, c’est le ciment, en raison d’un différentiel
substantiel de prix engendré par les coûts de production élevés,
qui sera concurrencé par les mêmes produits égyptien et tunisien.
Le cuir et le plastique sont aussi exposés. Les industriels du sac tissé sont
quant à eux très inquiets à la perspective des importations
de produits égyptiens qui bénéficient de coûts énergétiques
faibles. «L’application de l’accord peut être dévastatrice
pour le secteur», s’alarme un industriel qui a requis l’anonymat.
Finalement, et au vu de tous ces blocages et problèmes, une question se
pose: l’accord d’Agadir a-t-il été mal négocié ?
Au ministère du commerce extérieur, on concède une chose
: l’accord a été conclu à la hâte et les incohérences
sont apparues au fil du temps. Les opérateurs sont eux aussi formels :
contrairement aux accords avec la Turquie, les Etats-Unis ou encore l’UE,
ils n’ont pas été associés à la préparation
des négociations.
Pour rectifier, autant que possible, le tir, des réunions d’experts
sont programmées. Après celle tenue à Rabat les 18 et 19
novembre dernier, une autre rencontre se tiendra durant la deuxième semaine
de janvier au Caire. Deux points y seront débattus : les règles
d’origine, qui connaissent des différences d’interprétation
dans les quatre pays, ainsi que l’élaboration d’une liste
de produits dits sensibles qui seront écartés du champ d’application
de l’accord. Mais, là encore, on risque de reproduire les mêmes
erreurs puisque industriels et agriculteurs assurent ne pas avoir été informés
de ces réunions. Décidément, l’accord des pays arabes
est frappé du signe... indien.
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Quid des accords avec les pays arabes ?
Les autres accords de libre-échange entre le Maroc et les pays
arabes n’ont pas connu un meilleur sort, notamment celui signé dans
le cadre de la Ligue arabe, GZLEA (Grande zone de libre-échange
arabe), qui prévoyait une libéralisation de l’ensemble
des produits agricoles et industriels à partir du 1er janvier
2005. Une mesure restée sans effet puisque l’incapacité des
pays membres à définir les règles applicables en
matière d’origine a fini par bloquer son application effective.
Les accords bilatéraux entre le Maroc, d’une part, la Tunisie,
l’Egypte et la Jordanie, d’autre part, ne sont pas mieux
lotis. Prévoyant un démantèlement progressif, leur
application fait face à de multiples entraves.
Pour la partie marocaine, un haut responsable au ministère du
commerce extérieur évoque un manque de transparence dans
ces trois pays. S’agissant de la GZLEA, le Conseil national du
commerce extérieur (CNCE) note explicitement dans son dernier
rapport que «les pratiques non tarifaires et les multiples difficultés
liées à l’application des dispositions de cet accord
semblent réduire tout le bénéfice des exonérations
prévues dont, notamment, le démantèlement tarifaire
sur les produits industriels, supposé être achevé en
décembre 2005.» |
Aniss Maghri
www.lavieeco.com
2007-01-05
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