Débat & chroniques
Qu'ont-ils fait de nos peuples ?
Malheureux pays musulmans...
Ici, c'est haro sur l'ennemi venu d'ailleurs, là, c'est l'incapacité à se regarder dans un miroir ou s'autoriser l'autodérision. Pauvres peuples
que les nôtres dont on décide
des amitiés et des inimitiés. Pauvres
de nous dont le rire aussi aujourd'hui se trouve sous censure...
Qu’a-t-on fait de nous ? Qu’a-t-on fait de nos peuples pour que ceux-ci deviennent ce qu’ils donnent à voir aujourd’hui? Comment un tel manque de discernement peut-il être possible ? Comment peut-on avaler de telles couleuvres, croire en de telles
balivernes ? On ne dira jamais assez les crimes commis par certains gouvernants
contre leurs sociétés. Crimes qui dépassent la simple élimination
physique des opposants pour se rapporter à ce qui tue à petit feu
tout sens de l’entendement de la population dans son ensemble. A l’énoncé du
jugement concluant à la culpabilité des inculpés et les
condamnant à mort pour la seconde fois consécutive en ce mois de
décembre 2006, le public présent dans la salle du tribunal de Benghazi
a affiché à hauts cris sa satisfaction. Justice a été rendue,
ont estimé les parents des victimes, considérant que les coupables
de la tragédie vécue par leurs familles se trouvaient bien là,
dans le box des accusés. Cinq infirmières bulgares et un médecin
palestinien voient ainsi confirmée la condamnation déjà prononcée
lors du premier procès en 2004.
Pourquoi, pour quels motifs les poursuit-on ? Retour sur des faits qui remontent à bientôt
dix ans. En 1997 et 1998, 427 enfants et adolescents libyens de six mois à dix-huit
ans sont l’objet d’une contamination par le virus du sida alors qu’ils
ne présentent aucun facteur de risque. Quarante-deux d’entre eux
sont, depuis, décédés. Cette micro-épidémie,
l’une des plus importantes au monde, a lieu en Libye, à l’hôpital
pédiatrique de Benghazi. En 1999, sous la pression des familles, plusieurs
personnes de sept nationalités différentes sont arrêtées.
Au final, six font l’objet d’une inculpation, les Bulgares et le
Palestinien. Aucun Libyen ne subit de poursuites. Les chefs d’accusation
retenus contre les inculpés donnent une idée de la dimension abracadabrante
dans laquelle on se trouve : «Assassinat prémédité«, «violation
des règles islamiques», «provocation d’une épidémie
par injection de produits contaminés par le sida», «activités
ayant mené à un massacre aveugle dans l’objectif de saper
la sécurité du pays». Rien que cela ! De quoi vous expédier
dix fois à la potence.
Si les faits incriminés sont connus, rien n’est cependant dit des
mobiles qui auraient poussé les présumés coupables à commettre
leur forfait. Dans un premier temps, le président Khadafi a évoqué un
complot des services secrets américains ou israéliens qu’il
dit soupçonner d’avoir mené des expériences avec le
virus. Mais cette thèse ne tenant pas la route - des Bulgares et un Palestinien
comme agents de la CIA ou du Mossad, cela passe difficilement, même au
niveau des plus endoctrinés -, les intéressés, d’abord
inculpés pour ce motif, ont été acquittés. L’incapacité à définir
un mobile ne l’a toutefois pas empêché de les poursuivre pour
les chefs d’accusation précités et de prononcer la peine
de mort. L’injustice criante de ce jugement a fait le tour du monde et
contribue à mettre, une nouvelle fois, les musulmans à l’index.
Comme si le fanatisme meurtrier des affidés d’Al Qaïda et leur
logorrhée démente ne suffisait pas, voilà de quoi offrir
matière à argumentation à tous ceux pour qui le monde de
l’islam n’est autre que celui de la barbarie et de l’obscurantisme.
Les experts les plus éminents ont rendu des rapports attestant que les
mauvaises conditions d’hygiène ont été la cause de
l’épidémie du sida à l’hôpital de Benghazi.
Lors du premier procès, le professeur Montagnier, le chercheur français
qui a découvert le sida, a témoigné que l’apparition
de celui-ci à l’hôpital remonte au moins à 1997, une
date antérieure à l’entrée en fonction des infirmières
bulgares et du médecin palestinien. Récemment, la revue médicale
Nature a affirmé la même chose en publiant des analyses du virus
ayant affecté les enfants. On peut en effet dater aujourd’hui le
virus car l’information génétique du VIH change au cours
du temps, ce qui en fait une véritable «horloge moléculaire».
Mais le tribunal n’a eu que faire de ces preuves. Il tenait ses coupables
et ne comptait pas s’en défaire. En tous les cas, pas à moindre
prix. Le marchandage autour de ces malheureux boucs émissaires, pris en
otages d’une problématique à la fois interne et internationale,
court depuis le début de l’affaire. Mais le plus terrible dans tout
cela n’est pas tant l’attitude d’une justice aux ordres - réalité politique
propre malheureusement à l’ensemble de nos pays - que la «crédulité» de
l’opinion publique libyenne. Encore que «crédulité»,
concept porteur d’une dimension positive, ne soit pas le plus approprié en
la circonstance. Comment en effet gober de telles sornettes ? C’est là que
le bât blesse, là que l’on mesure l’étendue des
dégâts occasionnés à nos sociétés. Ici,
c’est haro sur l’ennemi venu d’ailleurs, là, c’est
l’incapacité à se regarder dans un miroir et de s’autoriser
l’autodérision. Pauvres peuples que les nôtres dont on décide
des amitiés et des inimitiés. Pauvres de nous dont le rire aussi
aujourd’hui se trouve sous censure. Une pensée pour conclure à nos
confrères de Nichane qui démarre 2007 sous le sceau de l’interdiction.
On croit certains temps révolus et ils ne font que couver sous la cendre.
Hinde Taarji
www.lavieeco.com
2007-01-05
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