Débat & chroniques
Les années qui s'en vont
Non contente de ressasser des éphémérides à nous scier
le moral, la tradition de fin d’année se mêle aussi de nous
tracer, pour l’année à venir, des perspectives en dents de
scie. Heureusement, il y a cette autre tradition d’une large partie de l’humanité
qui se met à écrire une seule et même phrase : «Bonne
et heureuse année !»

«Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme
de la volonté.» Ça fait du bien d’entamer une nouvelle
année avec une citation aussi revigorante de ce bon vieux Antonio Gramsci
que nombre d’intellectuels de gauche - faut-il le préciser ? - ont
cité jusqu’à l’usure pour un tout autre usage. On se
contentera ici de ne voir dans cette citation que la dimension volontariste et
résolument optimiste. Il est vrai que chaque fin d’année est
considérée, tradition journalistique oblige, comme une opportunité
pour marquer une halte afin de faire qui des bilans, qui des rétrospectives
et des éphémérides, sans compter la fameuse et inévitable
désignation de la personne de l’année. A ce propos, auparavant
on disait «l’homme de l’année», puis on s’est
rappelé qu’il existe aussi des femmes dans le monde de la politique,
de l’entreprise et des idées. Alors on est passé au genre
neutre pour rester dans le politiquement correct.
Généralement, il est de tradition de ne garder de l’année
écoulée que les événements et faits négatifs.
Les médias n’ont pas la mémoire joyeuse par définition
mais aussi selon le vieux réflexe qui ne réagit qu’aux trains
qui arrivent en retard et aux dames qui mordent des chiens. L’info est comme
cette belle figure de la rhétorique qui répond au doux nom d’oxymore
et qui réunit deux mots dont le sens est antagoniste, tel par exemple :
cette obscure clarté. Voilà pourquoi nos fins d’année,
tout en se voulant festives, ressemblent à un cortège funèbre
ou à une liste de prémonitions de Nostradamus, avec son lot de guerres,
de conflits, d’attentats et autres catastrophes plus ou moins naturelles.
Mais si le constat est démoralisant, il est des prévisions qui ne
le sont pas moins. Car, non contente de ressasser des éphémérides
dont le seul rappel scie le moral, la tradition de fin d’année se
mêle aussi de nous tracer, pour l’année à venir, des
perspectives en dents de scie, ce qui achève de vous tronçonner
scientifiquement le mental. Et c’est là que l’on pourrait faire
bon usage de la citation susmentionnée de Gramsci sur le «pessimisme
de la connaissance», à savoir le constat des éphémérides,
pour lui opposer, en perspective, «l’optimisme de la volonté.»
Vaste programme ! diraient les lecteurs angoissés, comme nous tous, par
une consommation prolongée des médias. De plus, renchériraient
les plus avertis de la vie et de l’œuvre de Gramsci, quand on sait
où la volonté optimiste du philosophe italien l’a conduit,
on se demande s’il n’est pas plus sage de profiter des promotions
de fins d’année dans un quatre étoiles en demi-pension à
Agadir.
Mais tout le monde n’est pas aussi neurasthénique, ni aussi déprimé
par ce «pessimisme des connaissances» parce qu’on n’est
pas obligé de lire Gramsci pour s’inoculer «l’optimisme
de la volonté». D’où cette autre tradition de fin d’année
qui fait qu’une large partie de l’humanité, dans toutes les
langues vivantes ou croyant vivre, se met à écrire une même
et seule phrase : «Bonne et heureuse année.» Ersatz de l’espérance,
l’optimisme transforme cette prose laconique et solitaire en une chaîne
épistolaire à l’échelle planétaire pour le grand
bonheur de la poste et des marchands de cartes. Cette renaissance fugace et ponctuelle
d’un humanisme en forme de placebo est, peut-être, une manière
de résister au mal de la connerie humaine annoncée par tous les
briseurs de moral.
Conscient que cette chronique de fin d’année n’a pas échappé
aux relents de la sinistrose précédemment dénoncés
et désireux de faire contrepoids à l’info rapportée
par la presse sur une prochaine hausse du prix du pain pour le début de
l’année, le chroniqueur vous informe par la présente que les
céphalopodes seront épargnés jusqu’au 30 avril 2004.
Par ailleurs et toujours dans la même veine optimiste, un quotidien annonce
cette autre bonne nouvelle dans sa rubrique économique : «Les imams
seront gratifiés en 2004.» C’est mieux que d’attendre
d’être récompensé dans l’Au-delà et ça
permettra d’acheter son pain quotidien ici-bas. Une petite citation pour
la route et pour cette fin d’année en une courte ligne (normal, elle
est signée Courteline) : «Pendant que les années passent,
les idées marchent»
Najib Refaïf
www.lavieeco.com
2004-01-02
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