Débat & chroniques
Le choix du gardien de but au moment du penalty
En analysant 300 tirs de penalty, les chercheurs ont remarqué que lorsque le gardien ne bouge pas et reste au centre de la cage (et donc ne fait rien ou n'agit pas) on obtient une bonne moyenne de réussite.
On se souvient de ce titre magnifique du roman et film éponyme de l'écrivain
autrichien Peter Handke : «L'angoisse du gardien de but au moment du penalty».
Tous les amateurs de foot et ceux, plus rares, qui ont parfois tenté l'expérience
du gardien à ce moment précis mesureront la justesse et la beauté de ce titre.
Il est rare que les artistes s'inspirent de ce jeu entre 22 individus qui courent
derrière un ballon rond. Et encore moins de cet homme qui se tient seul et pendant
90 minutes entre trois bouts de bois et se saisit de la balle avec les mains.
Pourtant, s'il est un spectacle où l'impondérable est l'enjeu essentiel, où le
récit se développe dans le mouvement et s'improvise au fur et à mesure du déroulement
de l'action, c'est bien celui d'un match de foot. Le processus dramaturgique
de la confrontation se construit dès le coup d'envoi. Les acteurs de l'histoire
participent en chœur à l'écriture d'un récit dont nul ne connaît d'avance le
«pitch». Ceux qui regardent le spectacle comme ceux qui le font ignorent son
dénouement. C'est une des fictions les plus réalistes et c'est ce qui fait, peut-être,
la magie et la morale de ce spectacle vivant.
Mais si des hommes de lettres tels Camus ou Montherlant se sont intéressés au
football, comment s'étonner lorsqu'on voit des économistes ou des spécialistes
du management investir ce jeu ? C'est le cas, récemment, d'une étude menée par
l'économiste israélien Ofer Azar. En effet, selon un article paru dans le supplément
Business Day du journal New York Times (repris en anglais par le Monde du 8 mars
dans sa sélection hebdomadaire), Azar a étudié le comportement du gardien de
but au moment du penalty. Observant le mouvement du gardien de l'équipe de Tottenham
face à la coqueluche du Manchester United, Cristiano Ronaldo, lors d'un penalty,
l'économiste a remarqué que si le goalkeeper n'avait pas bougé, il aurait arrêté
la balle. On retrouve là l'angoisse et la solitude du gardien de but au moment
du penalty et le sens de la prise de décision. C'est justement dans le cadre
de la prise de décision que se situe cette étude destinée aux investisseurs et
autres décideurs en tout genre. En analysant 300 tirs de penalty, les chercheurs
ont remarqué que lorsque le gardien ne bouge pas et reste au centre de la cage
(et donc ne fait rien ou n'agit pas) on obtient une bonne moyenne de réussite.
D'où la question : que faire lorsqu'on est trop pressé de choisir lors d'une
action urgente ? Réponse : parfois, il ne faut rien faire. Autrement dit, il
est urgent de ne rien faire.
Cette théorie footballistique appliquée à la prise de décision dans l'entreprise
peut être déclinée dans d'autres domaines. Mais comme disent les économistes
- et de plus en plus de nos jours - il faut parfois «revenir aux fondamentaux»,
c'est-à-dire au bon sens, et, en définitive, à l'humain. Dans un monde caractérisé
par l'action tous azimuts et à toute vitesse, la société du vite débouche parfois
sur celle du vide. L'approche rationnelle, qui se fonde sur le «faire quelque
chose» pour être dans l'action, et donc dans le mouvement, renvoie à l'image
du hamster qui tourne dans sa cage en forme de roue. Pas étonnant que des chercheurs
aient choisi cette pauvre bête comme animal de laboratoire. Dans le monde des
affaires, mais pas seulement, les gestionnaires poussent à agir constamment dans
le but, pensent-ils, de remporter plus de succès, plus de profits ou, en tout
cas, des résultats qu'ils jugent positifs. L'inaction est donc proscrite, la
réflexion honnie et plus encore la contemplation. Dans cette obsession de la
vitesse et du «bougisme», c'est l'esprit que l'on sacrifie au profit d'une course
effrénée vers les chimères de la réussite qui dansent sur un horizon toujours
fuyant.
Il ne faut pas voir dans cette théorie de la posture inactive du gardien de but
un éloge de la paresse ni une invitation à la lenteur. Quoique celle-ci ne soit
pas toujours un mal en soi par ces temps d'agitations intempestives. Cette nouvelle
approche de la prise de décision vise seulement à ajouter un troisième terme
aux deux autres, plus classiques, de l'alternative : le gardien a le choix entre
plonger à gauche, à droite ou rester sur sa ligne afin d'augmenter les probabilités
de réussite. Et c'est ainsi que cet homme qui se tient seul au milieu de sa cage,
parce qu'il a choisi de ne rien faire, a donné des idées à ceux qui veulent tout
faire. Pour conclure, laissons le dernier mot amusant au poète Pierre Reverdy
qui disait : «Il me faut tellement de temps pour ne rien faire, qu'il ne m'en
reste plus pour travailler».
Najib Refaïf
www.lavieeco.com
2008-03-28
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