Débat & chroniques

L'Amérique qui se trahit

Comme Rome, l’Amérique est investie d’une mission particulière : apporter la civilisation à des barbares qui en sont privés. Pour se protéger de ses barbares, Rome construisait des limes, l’Amérique instaure des démocraties chez les siens, à coups de missiles...

Les empires, nous le savons, sont impérialistes. C’est un euphémisme même. La propension à s’étendre ne se justifie pas aux débuts. Elle se fait au fil de l’épée. Avec le temps, le raffinement aidant, le besoin de légitimer leur présence et leur prééminence, les empires recourent aux «nobles principes» de civilisation et d’instauration de la paix, au besoin par la guerre. La Pax romana ne voulait rien dire d’autre que des contrées soumises, voire assujetties à l’Empire romain. Au besoin de légitimer la croisade pour la «civilisation», on fait recours aux intellectuels de service qui pensent le «nouveau monde» qu’on se projette de créer. Polybe, dans son «histoire», modèle le passé de Rome et, partant, son destin, un destin particulier auquel doit s’identifier toute l’humanité.

La Pax romana, ce n’était rien d’autre que des contrées assujetties à Rome

Rome est chargée d’une œuvre de paix, de justice et de sagesse, commente Jean-Christophe Ruffin dans son essai prémonitoire, écrit il y a de cela plus de dix ans, L’Empire et les nouveaux barbares. Si elle a vaincu, c’est qu’elle a su se montrer supérieure à toute autre civilisation. Elle porte, après la destruction de Carthage, la responsabilité de la civilisation, de sa défense, de son expansion à la dimension de l’univers. Victorieuse de ses ennemis, Rome ne peut pour autant considérer sa carrière achevée et se satisfaire seulement de vivre en paix.
Le reste du monde, tout ce qui est hors de l’Empire, est dans une condition pitoyable : ces barbares sont privés de civilisation. Rome a le devoir de la leur apporter ou de les combattre.
Plus de deux mille ans après, Fukuyama ne dira pas autre chose que Polybe. C’est à l’Amérique de propager les idéaux de libéralisme politique et l’économie de marché. L’histoire a atteint son terme. On nous a même mis en garde contre l’ennui. Marc Aurèle, empereur philosophe, aux prises avec les rébellions des barbares, corrigera la vision idéaliste et simpliste de Polybe. La civilisation est limitée dans l’espace et condamnée dans le temps. En dehors de l’Empire, point de civilisation. Rome doit se protéger par des limes pour endiguer le flot des barbares. De même, Hungtington jettera par-dessus bord l’idéalisme wilsonien de quelques romantiques américains. La civilisation rime avec l’Occident, et celui-ci est aux prises avec les «Autres». Il y aura un clash des civilisations et, au lieu de se lancer en croisade pour les idéaux de démocratie, de droits de l’homme, l’Occident a tout intérêt à se défendre contre des hordes vigoureuses et galvanisées par des idéologies hostiles.
Le malheur des empires est qu’ils savent vaincre, mais ne savent pas gagner. La force des armes n’arrive pas à avoir l’adhésion des cœurs. L’activisme de propagande qui accompagne la chevauchée guerrière est vite rattrapé par les bévues des armées. Les empires tombent dans leur propre piège. Ils prétendent défendre la civilisation et instaurer la paix, mais finissent par se comporter en barbares cruels et cyniques. Quant à la paix, elle devient un euphémisme de la guerre. Voyez Paul Bremer chanter les vertus de la paix et voyez la terre jonchée de cadavres, après les tirs des «boys». Ecoutez les louanges à la démocratie et les configurations communautaristes et tribales du conseil de gouvernement par intérim concocté par l’Amérique. Méditez la proposition du Grand Middle-East livrée clé en main aux «nouveaux barbares» que nous sommes, et les vertus du grass roots (les idées qui doivent provenir de la base) et du feedback qu’on nous serinait sur les bancs de l’université ou les recettes qu’on prodiguait à nos sociétés civiles.
L’avenir de l’Amérique est devant elle, mais ce ne sera pas l’image qu’elle a projetée depuis le début du siècle avec les quatorze points de Wilson et, bien avant, depuis la déclaration de Philadelphie «Nous les peuples…». L’Amérique se banalise. L’Amérique, à l’image des autres gouvernements, ment, manipule, réprime. Elle n’a plus aucune préséance ni prééminence morale. L’écrivain américain John Steinbeck avait vu juste quand il disait en une phrase prémonitoire, que l’Amérique est passée de la barbarie à l’apogée et de l’apogée à la décadence sans connaître de civilisation. Le monde a été témoin de cette loi du talion à laquelle s’est livrée l’Amérique pour venger ses citoyens horriblement tués et profanés. Un acte odieux qui bafoue la dignité humaine, mais cela justifie-t-il que l’on tue sept cents Irakiens pour venger quatre Américains ?

Bush et Ben Laden mènent

le monde en bateau
Les exercices de communication auxquels se livrent l’Amérique à travers des chaînes arabes avec, le cas échéant, des arabistes, me laisse pantoise. Peut-on changer la nature des choses par la magie des mots et l’artifice des images ? Avec l’ère de la télévision, la politique a cessé d’être rhétorique comme elle l’a été depuis les Grecs, pour devenir image, et make believe, autrement dit un travestissement de ce que devrait être le service de la chose publique.
Fareed Zakaria, chroniqueur américain, aura beau analyser les bévues de l’administration américaine et entrevoir des issues dans son excellent article («To fix Iraq America must change course and fast», dans Newsweek du 19 au 26 avril 2004), cela ne dédouane pas l’Amérique d’avoir voulu agir en dehors de la légalité internationale, seule et contre tout le monde. De sourde, elle est devenu aveugle.
Les victimes collatérales comme on dit dans le jargon militaire sont celles et ceux qui, dans notre monde, croyaient en un dessein commun de l’humanité, où Occident pourrait rimer avec valeurs universelles. Désormais il n’y a de place que pour les deux extrêmes qu’incarnent Bush d’un côté et Ben Laden de l’autre. Avec leur discours messianique, leurs références religieuses et leurs actions belliqueuses, ils sont en train de mener le monde en bateau... Hélas, il n’y a plus de zone grise entre ces deux pôles. C’est inquiétant...


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2004-04-23

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