Chronique

Cachez cette femme que l'on ne saurait voir

Pour la première fois au Maroc, la non-représentativité politique des femmes suscite l'émoi. En soi, c'est un événement. Il revient à présent aux Marocaines de rebondir là dessus. De s'élever contre l'inconstitutionnalité de ce gouvernement d'hommes. Et pourquoi pas, d'aller jusqu'à, comme le suggère cette féministe de la première heure, en réclamer la pure et simple démission.

CHRONIQUE DE HINDE TAARJI : Cachez cette femme que l'on ne saurait voir.

Un modèle du genre que cette «photo de famille» ! A l’extrême droite du second rang, dans le coin le plus caché se distingue avec peine une tête voilée. Tout autour, des hommes, des hommes et des hommes. Juste devant l’unique représentante du genre féminin au sein de l’équipe ministérielle, Nabil Ben Abdallah qui justifia la participation de son parti au gouvernement par la volonté de veiller au respect des droits de l’homme et des libertés individuelles. Mais la femme n’étant, effectivement, pas un homme comme les autres, la prise en compte de ses droits ne doit pas rentrer en ligne de compte de ceux pour la défense desquels le PPS a remisé ses fondamentaux, porté qu’il est par son sens de «l’intérêt national suprême».

Une femme sur trente ! Le fait a été abondamment commenté, soulevant de toutes parts un flot d’indignations. Outre de rajouter sa voix à ces dénonciations, il y a lieu de se pencher sur la réaction provoquée par ce qui relève, indiscutablement, de la régression caractérisée. Cette réaction et l’émoi dont elle a été l’expression témoignent de l’importance prise par la question des droits des femmes dans notre société. Un fait dont la nouvelle majorité gouvernementale ne semble pas avoir pris la juste mesure. Or il est de son intérêt de ne pas être en décalage avec les mutations sociales en cours. Au delà des droits des intéressées c’est sa propre image qui est en jeu, la sienne et celle du Maroc dont la nouvelle «photo de famille» fait offense aux avancées réalisées en matière d’égalité des sexes.

Abdelilah Benkirane n’a rien d’un idiot. Il vient pourtant de commettre une grossière erreur. Plus qu’une erreur, une faute politique. Avant même d’entamer la partie, il a, en sa qualité de chef du gouvernement, tendu le flanc, apportant de l’eau au moulin de ses adversaires qui n’en demandaient pas tant. Un seul maroquin pour une femme et, bien sûr, comme il se doit, celui de la «femme, de la famille et de la solidarité» ! La caricature absolue, et ce, au lendemain d’une réforme constitutionnelle qui a inscrit la parité dans le nouveau texte ! Quelle stupidité et quelle aberration ! Mais, en vérité, à y réfléchir, notre nouveau chef de gouvernement était-il en mesure d’agir autrement ? Etait-il capable, compte tenu de la vision que son propre parti a du rôle de la femme dans la société, de concevoir à celle-ci une place autre que celle qui lui a été réservée au sein du gouvernement ? Dans cette affaire, il est vrai, la responsabilité du SG du PJD n’est pas la seule en cause. En s’abstenant de présenter des femmes sur leurs listes, ses alliés de la majorité se sont faits forts de rappeler cette évidence ; il n’est pas nécessaire d’être islamiste pour briller par sa misogynie. Il demeure cependant que c’était à Abdelilah Benkirane, en tant que chef de gouvernement, de veiller au respect de l’esprit de la Constitution pour ce qui est de l’égalité des genres: 1. au niveau de son propre parti qui, rappelons-le au passage, détient 11 portefeuilles ; 2. au niveau des autres partenaires. Au cours de ces 35 jours de tractations, on a eu écho des empoignades autour du partage des ministères mais, à propos des femmes, pas l’ombre d’une querelle ! Normal, sur ce plan, ils sont tous d’accord pour déplorer «l’absence de compétences» !

«Absence de compétences» ! C’est tellement gros, tellement inepte qu’on ne s’y arrêtera pas. Par contre, pour ce qui est du «buzz» provoqué par cette quasi-absence des femmes au gouvernement, là, il y a des choses à dire. Les éditorialistes et commentateurs de la presse nationale ont tous titré sur le fait. A la sortie du premier conseil de gouvernement, les journalistes attendaient Abdelilah Benkirane sur cette question. Pour la première fois au Maroc, la non-représentativité politique des femmes suscite l’émoi. Plus : provoque le scandale. En soi, c’est un événement. Il revient à présent aux Marocaines de rebondir là dessus. De s’élever contre l’inconstitutionnalité de ce gouvernement d’hommes. Et pourquoi pas, d’aller jusqu’à, comme le  suggère cette féministe de la première heure, en réclamer la pure et simple démission. Les droits ne se donnent pas. Ils s’arrachent. A nous de ne pas l’oublier et de revendiquer haut et fort la place qui nous revient : pas dans l’ombre, sous la lumière !

Hinde Taarji. La Vie éco
www.lavieeco.com

2012-01-16

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