Débat & chroniques
Après le 16 mai : Pente douce ou pente ardue ?
En Europe occidentale, la sécularisation a bénéficié
de la naissance de la science moderne et du développement de l’économie
industrielle et marchande. Dans nos sociétés, les obstacles sont
grands du fait d’une conjoncture défavorable sur tous les plans.
Nos élites politiques seront-elles pour autant tentées de les esquiver
pour se replier sur un statu quo précaire ou s’attaqueront-elles
à la racine du problème ?
Un conseil souvent prodigué dans notre environnement préconise de
suivre la pente douce (hdoura) plutôt que la pente dure (‘aqba) lorsqu’on
doit faire face à un problème. L’idée est de ne pas
«se compliquer la vie» outre mesure quand on peut s’en tirer
par des solutions simples. La situation au Maroc après le 16 mai semble
nous placer devant un dilemme de ce genre : faut-il choisir la pente douce, celle
de certains «sages» parmi les élites politiques, qui nous incitent
à gérer le court terme et à refuser toute entreprise qui
remettrait en cause des équilibres (et des institutions) multi-séculaires
?
La menace intégriste est aggravée par l’absence d’approche
rationnelle ou critique...
Nous disions dans les précédentes chroniques que le principal défi
aujourd’hui provient de minorités bruyantes et agissantes qui ont
réussi à déplacer les limites du tolérable et de l’intolérable,
et dont le programme est d’imposer des formules qui n’ont jamais prévalu
dans les sociétés musulmanes. Ils veulent le faire par un détour
assez complexe, où les justifications sont recherchées dans des
traditions islamiques (celles du califat bien guidé) ou des utopies pré-modernes
(où le pouvoir est totalement soumis au droit religieux), mais où
les systèmes sont bien d’un Etat moderne, de type fasciste. Comme
le remarque un chercheur contemporain(1), peut-être que la tentation qui
a pris nos intégristes au XXe siècle provient justement de ce qu’ils
ont pu construire des véritables institutions, et qu’ils ont mis
en place des structures ou réseaux qui comportent écoles, services
sociaux, publications, etc.
Une situation sans précédent a été ainsi créée
dans nos sociétés. Les mouvements intégristes se sont dotés
de «structures lourdes», de la même manière que d’autres
extrémistes, dans le contexte chrétien en particulier, créent
des églises mobilisant des moyens matériels et institutionnels substantiels.
La mainmise sur le pouvoir devient une ambition fondamentale pour toute institution
qui atteint une certaine «taille». Ainsi, derrière l’idéologie
du retour à la norme sacrée, c’est la logique de l’institution
qui triomphe, dans la mesure où elle aide à mobiliser les uns et
à intimider les autres.
Il est vrai que nos sociétés n’ont pas connu le parcours historique
qui a abouti à une sécularisation déclarée. Elles
n’ont pas réalisé une configuration où la foi garde
tous ses droits au niveau des consciences individuelles, mais où la chose
publique est gérée au nom de la raison et dans le respect de la
volonté populaire. Cette forme de sécularisation est née
en Europe occidentale, au terme d’une confrontation où le gros de
la société s’est trouvé dans le camp des intellectuels
rationalistes et des bourgeois entrepreneurs, contre le camp constitué
par l’Eglise et les forces obscurantistes. Les musulmans avaient atteint
un «compromis» où la légitimité du pouvoir était
défendue par des discours religieux alors que la pratique politique était
menée selon sa propre «logique».
Dans le premier cas, la critique historique des traditions religieuses, l’élaboration
de morales laïques (qui captent les intuitions religieuses mais se passent
des dogmes et des prescriptions), ont pu se faire. Ainsi, l’adaptation des
conceptions religieuses aux conditions modernes a pu s’accomplir. La «pente»
a été plutôt dure (les guerres et confrontations ont été
d’une extrême violence, ne l’oublions pas), mais son «ascension»
a été facilitée par d’autres évolutions, celles
qui ont vu la naissance de la science moderne et le développement de l’économie
industrielle et marchande. Dans nos sociétés, les obstacles semblent
bien plus grands du fait de conjonctures défavorables sur tous les plans
(politique, économique, culturel), et aussi du fait de choix politiques
faits par des élites au début et au milieu du XXe siècle.
La pente, pour ainsi dire, paraît bien plus ardue. La question que nous
persistons à poser est la suivante : pouvons-nous nous permettre de l’esquiver
?
...et par l’absence de procédures véritablement démocratiques
Il semble que, maintenant que nos sociétés doivent faire face au
même défi, certaines élites politiques sont tentées
encore une fois de se replier sur les compromis d’antan, de garder un statu
quo précaire plutôt que de s’attaquer directement à
la racine du problème. En fait, ce qui a ouvert le champ devant les courants
extrémistes et a donné à leur menace la gravité qu’elle
a, c’est autant l’absence d’approches rationnelles et critiques,
indispensables à la mise à jour des conceptions religieuses que
l’absence de procédures véritablement démocratiques
(qui permettent à la majorité de s’exprimer et qui aident
à pacifier les luttes et confrontations sociales et politiques). Il est
frappant que, dans nos sociétés, l’opinion publique n’ait
pas eu accès aux acquis de la recherche historique contemporaine. Le travail
qui aide à démêler les principes moraux des formes qui leur
ont été données dans des contextes passés, qui a commencé
à se faire depuis plus d’un siècle, n’a pas atteint
la conscience collective. Rien d’étonnant à ce que l’élaboration
de conceptions éthiques adaptées aux conditions modernes n’ait
pu s’accomplir. La majorité se trouve donc désarmée
face à la minorité, n’ayant à sa disposition aucune
alternative aux conceptions qu’on lui présente comme authentiquement
islamiques ou comme expression parfaite de la norme sacrée. Tout en ayant
le sentiment aigu de la justesse de ses attitudes, elle est dépourvue des
arguments qui peuvent l’aider à confronter les attitudes extrêmes.
En fin de compte, c’est bien l’option pour une réelle modernité
politique comprise dans un sens large, c’est-à-dire y compris l’ouverture
du champ de la recherche et du libre débat, qui permettrait aux évolutions
indispensables aux sociétés modernes de se réaliser. C’est
bien elle qui aiderait à créer la capacité de résister
efficacement aux utopies et idéologies de toutes sortes. C’est elle,
enfin, qui ferait parler la majorité silencieuse et qui donnerait à
sa parole la force de faire taire les extrémistes de tous genres.
(1) Eboo Patel : «On nurturing a modern muslim identity». Interfaith
education for a global society New York, 2002.
NB : Ce texte est la fin d’une chronique publiée en cinq parties
(voir nos quatre éditions précédentes).
Abdou Filali Ansary, Directeur de lInstitut détudes des civilisations musulmanes. Université Aga Khan, Londres.
www.lavieeco.com
2004-01-02
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