Portrait

Jamel Debbouze III : le retour de l’enfant terrible de la scène humoristique

Né il y a 35 ans de parents originaires de la marocaine Taza, Jamel Debbouze a pu s’extraire de la misère à laquelle il semblait voué par la force de son art de la fantaisie.

Jamel Debbouze III : le retour de  l’enfant terrible de la scène humoristique

Facétieux comme peut l’être un histrion classieux, Jamed Debbouze se plaît à jouer le tour à ses admirateurs de prendre congé de la scène sans préavis. N’exagérons rien, ça lui est arrivé «seulement» deux fois en 15 ans de carrière, pendant quatre et six ans, mais si on fait le compte, il n’aura, jusqu’ici, été présent sur la scène humoristique que durant… cinq années.
Il ne faut pas croire qu’il  profite de ses éclipses pour se tourner les pouces. De 2004 à début 2011, il s’est énormément investi dans son Jamel Comedy Club, un café-théâtre pouvant accueillir 120 spectateurs et faire découvrir de nombreux talents comiques. Il a aussi joué dans pas moins de neuf films, dont Indigènes (2006) et Hors-la loi (2010) de Rachid Bouchareb. Mais ce n’est pas en sa qualité d’acteur que son modèle, Coluche, est passé à la postérité, plutôt pour son art comique. Et aux yeux de ses inconditionnels, Jamel Debbouze est essentiellement un humoriste. «J’ai envie de remonter sur scène. Car entre mon mariage, mon fils, le Jamel Comedy Club, Sarkozy et Obama, j’ai des trucs à raconter», expliquait le ludion à un magazine français. C’est chose faite depuis le 3 mars, date à laquelle il a entamé sa tournée à travers la France avec son Tout sur Jamel, bien parti pour enrichir la collection de lauriers de son auteur et grossir son escarcelle.
A la différence d’un illustre chansonnier qui prétendait être parti de zéro pour arriver à rien, Jamel Debbouze peut se vanter d’être parti de rien pour parvenir à plusieurs zéros. En 2003, il caracolait en tête du peloton des acteurs français les mieux payés. Avec ses 2,1 millions d’euros de revenus annuels, l’enfant des cités coiffait au poteau le fougueux Depardieu (2 millions d’euros), distançait les favoris Jean Reno et Christian Clavier (1,7 M d’euros et 1,6 M), et laissait à la traîne la divine Deneuve (1,1 M d’euros). Un conte de fées...
A distance respectueuse de l’étincelant Paris se tient la sombre Trappes. Trente mille damnés de la Terre, soixante-sept éthnies, une maison des jeunes veillée par un commissariat voisin et, au menu des réjouissances, parties de football musclées, beuveries méphitiques, séances de planage en règle, castagnes à gogo et tournantes, ces innommables viols en bande de meufs non consentantes. C’est au milieu de cette fange que grandit Jamel, au sein d’une famille aussi nombreuse (quatre garçons, deux filles) que marmiteuse. Avec son salaire insuffisant de rentreur de trains d’atterrissage pour Royal Air Maroc, le père Debbouze peine à contenter les besoins de sa marmaille. Les jours fastes, celle-ci est surgavée de mutella (une sous-marque) et de gâteaux secs, trop secs. La plupart du temps, les oisillons claquent du bec, sous l’œil apitoyé d’un huissier, tellement assidu que Jamel le prend pour son tonton.

A un concours d’improvisation, il réussit un coup de maître. A 14 ans, il est champion de France

Que faire quand on est défavorisé à la fois par la nature et la fortune, qu’on a dévissé du système scolaire, qu’on mesure à peine 1m60, qu’on est pourvu d’un nez en trompette, qu’on traîne une dégaine bédéesque et qu’on est privé de l’usage d’un bras depuis l’âge de treize ans, à cause d’un train Paris-Nantes, qui n’avait aucun égard ni aucune affection pour les futures vedettes ? Faire le pitre. Amuser la galerie à coups de farces et attrapes, de tours, pas pendables pour un sou, et de drôleries, voilà à quoi Jamel consacre le plus clair de son temps. Afin de se venger des avanies de la vie, tromper la faim, rentrer dans les bonnes grâces des terreurs qui assoient la calamiteuse réputation de Trappes. Vite, le cabot se prend au jeu. Il compte récolter les dividendes de son talent tordant. Il lui faut une rampe de lancement. Un homme providentiel la lui présentera sur un plateau, par le plus pur des hasards.
Depuis des lustres, en cette banlieue malfamée, Alain Degois, surnommé Papy, anime des ateliers d’improvisation théâtrale. La technique, venue du lointain Québec, tient du match de hockey : deux équipes de comédiens, formées de six joueurs (trois garçons, trois filles) s’affrontent sur une «patinoire». Chemise rayée noir et blanc, l’arbitre annonce le thème, du genre «le Petit chaperon rouge s’est trompé de chemin» et les règles. En trois minutes, les candidats doivent broder sur le thème, à la manière d’un dramaturge de leur choix. Avec un aplomb étonnant, Jamel Debbouze entre en lice. Coup de bluff, coup de maître. Il décroche, facilement, le titre de champion de France d’improvisation théâtre. Il a 14 ans. 

Radio Nova a révélé Jamel Debbouze au microcosme du spectacle

Le but n’est pas de former des professionnels du théâtre, mais seulement de donner du bonheur. Jamel ne saurait s’en contenter. Résolu à mettre le feu aux tréteaux plutôt qu’aux bagnoles, il se met à faire le siège de son bienfaiteur, dans l’espoir qu’il le lance sur le sentier lumineux du spectacle. Devant l’obstination de cet olibrius affamé de gloire et d’égards, Alain Degois cède. Quand on évoque Papy en sa présence, l’amuseur patenté en oublie de faire son cinéma : «Sans Papy, je ne sais pas où je serai aujourd’hui. Quand j’ai abandonné mes études, c’est lui qui m’a refilé la patate. Il m’a dit que je n’étais pas qu’un sale Arabe. Il m’a poussé sous les projecteurs».
Du jour au lendemain, grâce à la sollicitude de son protecteur, Jamel se retrouve écumant le Caveau de la Bolée, le théâtre de la Mainate, le Déclic Théâtre, et une foule de scènes ouvertes, où il séduit, capture, aimante par sa faculté à jacter «caillera» («racaille» en verlan) plus vite que son ombre, son humour du presque rien et l’absurde des situations dont se nourrissent ses textes. Jean François Bizot, patron de Radio Nova, n’est pas le moins subjugué. Il lui propose un pont d’or et ne s’en mordra pas les doigts. Jamel n’est pas simplement un rebeu ou un beur de service, il se révèle un authentique humoriste, dont les chroniques speedées vissent l’auditeur à son fauteuil.
Parallèlement, il se produit à l’émission Atlas, diffusée sur la chaîne Paris Première. Ses sketches font sensation. Mais ce personnage, constamment en représentation, ne peut s’accommoder d’une caméra pour seul public. Alors, il envoie promener les cathodes et renoue avec son premier amour, la scène.
Les chansonniers de papa étaient en disgrâce, les imitateurs façon Sébastien ne se portaient pas mieux, les niaiseries télévisuelles de Vincent Lagaf’ ne passaient pas la rampe, le remake du Petit théâtre de Bouvard s’avérait consternant de bêtise. Coluche, Le Luron ou Desproges n’étaient plus de ce monde. La tendance, pour la petite lucarne, était aux «produits d’appel» qui cassent l’image du comique traditionnel. Canal Plus l’avait très bien saisi. Il lui fallait dénicher l’oiseau rare. Jamel Debbouze était tout indiqué. C’est ainsi que le bondissant volatile de Trappes devint, en 1997, le petit allumé de la chaîne à péage. En clair, elle y trouva son compte : une caution morale, un pôle d’attraction pour l’énorme marché que représentait la jeunesse, et un feeling qui mélangeait le gros rire «popu» et les subtilités de la culture de l’immigration. Pendant trois ans, à travers l’émission Nulle part ailleurs, Jamel fit brillamment son cinéma, donnant toute la mesure de son talent abreuvé aux fontaines d’Eddy Murphy, de Jerry Seinfield et de Coluche, auquel on le compare volontiers.
C’est la marche à la lumière. Demandé de partout, Jamel Debbouz présente son one-man-show à la Cigale, déborde de gouaille hilarante dans la série H., se retrouve à l’affiche de Le ciel, les oiseaux… et ta mère !, de Djamel Bensaleh, qu’il dope de sa présence (1,2 million d’entrées en France). Sa satire de la société de consommation, sa dérision des ego surdimensionnés et sa caricature des banlieues ravissent. Sa tête brulée fascine. En pleine cérémonie des Césars, le prince de Trappes love sa tête entre les seins de la sculpturale Adriana Karembeu. Présenté à la ministre de la culture, il ne se retiendra pas de lui demander si le clown Zapata ne lui avait pas prêté son costume pour la soirée. Commis par le commun, ces actes seraient considérés comme impudents, mais émanant du bouffon impertinent, ils sont entendus comme un hommage. C’est ce qu’on appelle charisme.

Faisant montre d’un talent insoupçonné, il s’est illustré dans plusieurs succès cinématographiques

Evitant l’écueil où tomba le chanteur M.C. Solar qui, de poète des banlieues, se retrouva catalogué gentil troubadour des beaux quartiers, Jamel mit un terme à sa chronique quotidienne sur Nulle part ailleurs. La chaîne ne s’en formalisa nullement. Mieux, à l’occasion du passage au nouveau millénaire, elle lui accorda carte blanche pour conduire la soirée du Réveillon. Il en profita pour recevoir le gratin du monde du spectacle. Elie Semoune, Dieudonné, Alain Chabat et de nombreux potes à Jamel étaient là. Une consécration, mais aussi une embellie fugace dans une année où plusieurs nuages s’amoncelèrent sur la statue qu’on lui avait dressée. On le plaisantait sur son goût affirmé des belles femmes, on enviait sa capacité à jeter l’argent par la fenêtre, on comprenait qu’il brulât sa vie par les deux bouts, on lui pardonnait moins sa manie de rouler à tombeau ouvert dans sa rutilante Ferrari, mais on ne pouvait tolérer l’intolérable. Telle cette agression perpétrée à l’encontre d’un jeune sur un plateau, en décembre 1999, sous prétexte qu’il lui aurait lancé une réflexion désobligeante. Ce fut le prélude du roman noir de l’icône. Le conte de fées vira au cauchemar. En janvier 2000, près de Bercy, une rixe l’opposa à des policiers. On n’en sut jamais le fin mot, tant les versions étaient contrastées. Toujours est-il que Jamel se retrouva à l’hôpital Saint-Antoine. De cette ténébreuse affaire, la presse fit ses choux gras, tirant à vue sur ce surdoué du rire qu’elle avait naguère insensé pour être sorti de la banlieue grâce à son seul talent. Elle redoubla d’ardeur corrosive quand le gorille attitré de Jamel fut assassiné. De fait, Bouâlem Talata était un caïd des machines à sous dans la région de Dreux. «Je dois faire gaffe, confiait Debbouze à Papy. Le showbiz, c’est un monde de requins». Le mauvais quart d’heure ne s’éternisa pas. Heureusement. En 2001, la cassette vidéo, Jamel en scène, fit florès, 400 000 exemplaires furent raflés. Mais sorti de l’enfer, il se remit en quête du paradis. Il entendait devenir encore plus grand : «Ma chronique sur Canal n’a fait naître, puis H m’a lancé. Mais c’est le cinéma qui me fera grandir.»
En 1994, il avait campé le personnage principal du court métrage de Nabil Ayouch, Les pierres bleues du désert. En 1999, il incarna le rire de la zone, dans la virée hâbleuse et fauchée de Ciel, les oiseaux... et ta mère ! L’année suivante, il croqua, non sans empathie, l’épicier-poète de l’opus de Jean-Pierre Jeunet, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain. Cependant, c’est dans Astérix et Obélix : mission Cléopâtre qu’il fit un tabac. Sous la baguette de son complice Alain Chabat, il éclaboussa de son génie les superstars Clavier et Depardieu, les acculant à une inattendue discrétion. Silhouette bondissante ou écrasée, marmonnant et se rebiffant, Jamel, dans la peau de l’architecte Numérobis, inventa un personnage comique inédit, avec son débit à la mitraillette, ses bredouillis, ses lapsus savoureux et ses enfantins écarquillements d’yeux. A la clé, l’équivalent de 10 MDH et une cohorte de cinéastes qui souhaitent l’enrôler. Alain Chabat, bien sûr, mais aussi Laurent Baffie, Spike Lee, Luc Besson, Rachid Bouchareb, Frédéric Forestier, Thomas Langmann, Agnès Jaoui, Marjane Satrapi, Frédéric Berthe...
Conquis par le cinoche, Jamal Debbouze semblait désaimer la scène. En fait, il lui vouait seulement une passion à éclipses. C’est ainsi qu’il a suspendu son vol pour mitonner un Jamel 100% Debbouze de derrière les fagots. Juste quelques tours, puis il s’en fut folâtrer avec son autre amante. Six ans plus tard, il fit sa réapparition sur scène, avec, en guise de cadeau de retrouvailles, un Tout sur Jamel étonnant. Les heureux spectateurs de Nevers et du Casino de Paris, où il a rodé son nouveau numéro avant de partir en tournée, n’en crurent pas leurs yeux ni leurs oreilles de voir le prince de Trappes complètement métamorphosé.
Le speedy Gonzalès qui courait en tous sens sur l’estrade à vous donner le tournis; le tchatcheur impétueux qui débitait à fond de train son texte à la limite de l’inintelligible ; le miraculé de la bonne fortune qui, tout en faisant rire de sa jeunesse cabossée la ruminait, laissent, désormais, place à un humoriste en paix avec lui-même, sensiblement mesuré, «plus discursif que ludion», estime un observateur. Le secret de cette mue est, sans doute, à chercher du côté de son union avec la journaliste Mélissa Theuriau, célébrée sobrement, le 7 mai 2008, au domaine de l’abbaye des Vaux-de-Cernay, et le lendemain, à grand éclat (trois jours de liesse, 150 convives), en sa résidence de cinq hectares à Marrakech. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, il a eu un garçon, baptisé Léon Ali, pour l’amour duquel, confesse-t-il plaisamment, il met «quarante-cinq minutes pour traverser la rue».
Dans Tout sur Jamel, Debbouze aurait aimé dire son fait au sarkozysme homme, mais sur chapitre tout a été dit, et il est venu trop tard. Alors, comme dans 100% Debbouze, il arpente le territoire de son enfance, pimentant son évocation de quelques anecdotes. Celle, inimaginable, de ce professeur d’histoire-géographie terrorisé par ses élèves. Celle, cruelle, de sa circoncision, à l’âge de dix ans, au moyen d’un couteau de boucher. Au milieu des réminiscences, se glissent des réflexions sur l’identité évolutive, la conquête de sa liberté en s’affranchissant des embrigadements, la politisation accrue du culte... Bref, un spectacle de la plus belle eau comique, qui se jouera, du 3 mars au 16 juin, à guichets fermés.
Aujourd’hui, Jamel Debbouze carrosse sur un tapis d’euros. Mais s’il a, il y a belle lurette, quitté son clapier de Trappes pour un somptueux appartement parisien et qu’il a troqué les scènes banlieusardes des pouilleuses contre les temples du spectacle, il n’a pas oublié d’où il est venu. Comme le poète latin Virgile, auteur de l’épique Enéide, il pourrait dire : «Ayant connu le malheur, je sais secourir les malheureux». Attentif à la détresse, notre Jamel Debbouze national se fait un devoir d’être généreux avec les faillis de la vie de Trappes, tend la main pleine aux déshérités, soutient les associations caritatives, telle L’heure joyeuse, au service de laquelle il met son argent, sa notoriété et son charisme. Autant de gestes altruistes qui rendent le magnifique cabotin encore plus attachant. Aujourd’hui Jamel s’est assagi, pas son sens de l’humour décapant ni son désir de croquer la vie à pleine dents.

Et-Tayeb Houdaïfa. La Vie éco
www.lavieeco.com

2011-03-29

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